Les géants de l'IA mentent-ils sur l'usage réel de leurs Outils ? Une étude indépendante lève le voile sur des vérités troublantes.

Anthropic et OpenAI publient régulièrement des rapports sur l'utilisation de leurs outils comme Claude ou ChatGPT. Mais selon des chercheurs, ces données ne reflètent qu'une partie de la réalité. « Il n'existe aucune source indépendante pour les confirmer », explique Anka Reuel, doctorante en informatique au Stanford Trustworthy AI Research (STAIR) Lab.

L'IA OBSERVATOIRE : UNE BOÎTE NOIRE QUI RÉVÈLE LES VRAIS USAGES

Reuel co-dirige un projet inédit : l'AI Observatory. Cette plateforme publique analyse des millions de conversations réelles avec des modèles comme Claude ou Gemini, collectées avec le consentement des utilisateurs. Son objectif ? Fournir des données indépendantes pour évaluer l'impact réel de l'intelligence artificielle générative. « Les décisions sur les risques et bénéfices de l'IA reposent aujourd'hui sur des données très limitées », souligne Reuel.

Les rapports des géants de l'IA ignorent 48 % des conversations réelles, selon l'étude.

QUAND LES CHIFFRES PARLENT : CE QUE LES RAPPORTS OFFICIELS CACHENT

L'Anthropic Economic Index, souvent cité comme référence, se concentre sur l'usage professionnel de Claude. Problème : en appliquant les mêmes filtres que ce rapport aux données de l'AI Observatory, près de la moitié des conversations (48 %) auraient été exclues. Et pour cause : ces échanges non professionnels concernent bien plus souvent la santé (44,2 % contre 31,2 % dans l'analyse d'Anthropic), les relations, ou des sujets sensibles comme le contenu adulte (7,9 % contre 2,1 %), le harcèlement (27,5 % contre 5,66 %), ou les échanges à caractère sexuel (16,7 % contre 2,4 %).

OpenAI, de son côté, a révélé en 2025 que seulement 30 % de l'usage de ChatGPT par les consommateurs était lié au travail. Pourtant, les rapports des géants minimisent ces aspects, préférant mettre en avant des usages productifs.

COMPAGNIE, SANTÉ, POLITIQUE : LES VRAIS USAGES DE L'IA

Les données de l'AI Observatory couvrent des conversations entre 2023 et 2025. Elles révèlent des différences majeures selon les modèles et les plateformes. Par exemple, les utilisateurs se tournent vers Grok et Gemini pour la recherche d'informations, surtout en politique et actualités. Mais c'est aussi sur Grok que la mésinformation se concentre le plus. « Cela confirme d'autres études montrant à quel point la désinformation se propage facilement sur cette plateforme », notent les chercheurs.

Les utilisateurs préfèrent Anthropic pour coder, Gemini pour les jeux de rôle et les interactions sociales, et ChatGPT pour l'aide aux devoirs. Même entre versions d'un même modèle, les usages varient : les conversations avec ChatGPT sous GPT-3.5 étaient plus courtes, tandis qu'avec GPT-4o, elles devenaient plus longues et itératives, reflétant une utilisation plus émotionnelle.

L'ÉVOLUTION DES CONVERSATIONS : PLUS DE COMPAGNIE, MOINS DE SELF-DISCLOSURE

Dans la base de données WildChat, l'une des plus détaillées étudiées, les échanges deviennent de plus en plus longs et élaborés au fil du temps. Le nombre de tokens (unités de texte) dans les requêtes, réponses et tours de conversation augmente. Les utilisateurs font aussi plus de « small talk » (petits échanges informels), signe que l'IA compagnon prend de l'importance. En parallèle, les assistants révèlent de moins en moins qu'ils sont des chatbots (self-disclosure).

Les échanges sensibles, incluant harcèlement, discours de haine ou contenus sexuels, deviennent moins fréquents. Une évolution qui pourrait indiquer un renforcement des mesures de sécurité sur les plateformes.

LES MODÈLES NE SONT PAS TOUS ÉGAUX : CHAQUE IA A SON PROPRE USAGE

L'AI Observatory a identifié des différences frappantes entre les modèles. Par exemple :

  • Grok et Gemini sont surtout utilisés pour récupérer des informations.
  • Anthropic est plébiscité pour la programmation.
  • Gemini excelle dans les interactions sociales et les jeux de rôle.
  • ChatGPT est préféré pour l'aide aux devoirs.

Ces nuances échappent totalement aux rapports des entreprises, qui ne capturent pas la diversité des usages, même au sein de leurs propres modèles. « Aucun rapport d'entreprise ne raconte toute l'histoire », estime Shayne Longpre, co-auteur de l'étude et ancien doctorant au MIT Media Lab.

85 633 ÉCHANGES, 52 MODÈLES, 5 000 UTILISATEURS : LA BASE DE DONNÉES DE L'AI OBSERVATOIRE

Pour construire cette base de données, les chercheurs ont agrégé 85 633 tours de conversation (requêtes et réponses) issus de 24 521 échanges réels. Ces données proviennent de sept ensembles de données existants, collectés entre 2023 et 2025 auprès de 5 000 utilisateurs interagissant avec 52 modèles différents, dont ChatGPT, Gemini, Claude et Grok.

Mais ces données restent une goutte d'eau face à celles détenues par les géants de la tech. Par exemple, l'Anthropic Economic AI Index s'appuie sur l'analyse d'1 million de conversations avec Claude. Celui d'OpenAI sur 1,5 million de conversations avec ChatGPT.

Les rapports des géants de l'IA ignorent 48 % des conversations non professionnelles.

POURQUOI LES GÉANTS DE L'IA NE PARTAGENT PAS LEURS DONNÉES ?

Un représentant d'Anthropic a déclaré que les rapports de l'entreprise reflètent les questions spécifiques de ses équipes de recherche. Il a ajouté qu'il était important de soutenir la recherche indépendante. OpenAI n'a pas répondu à nos demandes de commentaires.

Le fait que les données de l'AI Observatory proviennent de sources volontaires signifie qu'elles sous-représentent probablement les usages sensibles. Les utilisateurs sont moins enclins à partager ce type de conversations. Les chercheurs précisent donc que leurs résultats ne reflètent pas l'ensemble de l'usage de l'IA.

UNE BOÎTE À OUTILS POUR LES CHERCHEURS, MAIS PAS ASSEZ

L'AI Observatory ouvre une fenêtre sur l'usage réel de l'IA, mais ses données restent limitées. Les géants de la tech ne partagent généralement pas leurs données de conversation pour analyse. Résultat : leurs rapports se concentrent sur les aspects qui les mettent en valeur.

« Quand on veut savoir si un système d'IA polyvalent est surtout utilisé pour le bien ou le mal, on ne peut pas répondre, car ces informations sont propriétaires », explique David Widder, professeur à l'Université du Texas à Austin, spécialiste des interactions humain-IA.

L'AVENIR : DES DONNÉES PARTAGÉES POUR UNE IA PLUS TRANSPARENTE

Les chercheurs espèrent que l'AI Observatory servira de base pour des analyses futures. Ils souhaitent aussi que les entreprises partagent leurs données avec des chercheurs indépendants, tout en protégeant la vie privée des utilisateurs. Pour l'instant, « quiconque prend des décisions basées sur les données d'usage de l'IA risque d'agir dans le flou », avertit Reuel. « On prend des décisions très importantes sans savoir ce qui se passe vraiment derrière les récits des entreprises. »

CE QUE RÉVÈLE L'ÉTUDE SUR LES MODÈLES : GROK, GEMINI, CHATGPT ET LES AUTRES

Les chercheurs ont identifié des tendances précises selon les modèles :

  • Grok : utilisé pour les actualités et la politique, mais aussi un foyer de mésinformation.
  • Gemini : privilégié pour les interactions sociales et les jeux de rôle.
  • Anthropic : préféré pour la programmation et le codage.
  • ChatGPT : surtout utilisé pour l'aide aux devoirs et l'assistance scolaire.

Ces différences montrent que chaque modèle a son propre écosystème d'usage, loin des généralités des rapports officiels.

L'IMPORTANCE DE LA TRANSPARENCE : POURQUOI LES DONNÉES PROPRES SONT CRUCIALES

Les entreprises comme Anthropic ou OpenAI publient des rapports partiels, axés sur ce qui les avantage. Mais sans accès aux données brutes, les chercheurs et décideurs politiques doivent se contenter de fragments. « On ne peut pas évaluer objectivement l'impact de l'IA si on ne voit que ce que les entreprises veulent bien montrer », souligne Widder.

LES LIMITES DE L'ÉTUDE : SOUS-REPRÉSENTATION DES USAGES SENSIBLES

Les données de l'AI Observatory proviennent de conversations volontaires. Or, les utilisateurs sont moins susceptibles de partager des échanges sensibles, comme du harcèlement ou du contenu adulte. Les chercheurs reconnaissent donc que leurs résultats ne reflètent pas l'intégralité de l'usage de l'IA. « Nos données sont probablement en dessous de la réalité pour ces usages », admettent-ils.

VERS UNE IA PLUS SÛRE ? LES PLATEFORMES RENFORCENT LEURS SÉCURITÉS

L'étude note une diminution des échanges sensibles au fil du temps. Cela pourrait indiquer que les plateformes améliorent leurs filtres et mesures de sécurité. Cependant, les chercheurs restent prudents : « On ne peut pas conclure que les plateformes deviennent soudainement plus sûres. Il faut plus de données pour le confirmer », explique Longpre.

L'IA COMPAGNON : UNE TENDANCE QUI PREND DE L'AMPLEUR

Les échanges informels (small talk) augmentent, tout comme la longueur des conversations. Les utilisateurs semblent rechercher une forme de compagnie avec l'IA. Parallèlement, les assistants révèlent de moins en moins qu'ils sont des machines. Une évolution qui pose des questions sur la relation entre humains et IA.

CE QUE LES DÉCIDEURS DOIVENT SAVOIR : LES RISQUES DE DÉCIDER SANS DONNÉES COMPLÈTES

Les décisions politiques et économiques sur l'IA reposent souvent sur des rapports incomplets. Sans données indépendantes, les régulateurs agissent « dans le flou ». « On prend des risques énormes en se basant sur des informations partielles », alerte Reuel. L'AI Observatory pourrait devenir un outil clé pour éclairer ces choix.

LES MODÈLES ÉVOLUENT, LES USAGES AUSSI : CE QUE RÉSERVE L'AVENIR

Les chercheurs soulignent que les usages de l'IA changent rapidement. Par exemple, GPT-4o a favorisé des conversations plus longues et émotionnelles, tandis que GPT-3.5 était associé à des échanges plus courts. Ces différences montrent que l'évolution des modèles influence directement leur utilisation.

POURQUOI LES UTILISATEURS SE TOURNENT VERS L'IA : COMPAGNIE, AIDE, DIVERTISSEMENT

Les données révèlent que l'IA sert principalement à trois choses :

  • La compagnie (échanges informels, soutien émotionnel).
  • L'aide (devoirs, programmation, recherche d'informations).
  • Le divertissement (jeux de rôle, interactions sociales).

Ces usages sont bien loin des clichés du « tout travail » promus par les géants de la tech.

CONCLUSION : L'IA, UN OUTIL BIEN PLUS COMPLEXE QU'ON NE LE PENSE

L'étude de l'AI Observatory montre que l'usage réel de l'IA est bien plus diversifié et complexe que ce que les rapports officiels laissent entendre. Santé, relations, divertissement : l'IA est devenue un compagnon du quotidien. Pourtant, les géants de la tech continuent de minimiser ces aspects dans leurs communications.

Sans données indépendantes, il est impossible d'évaluer objectivement l'impact de l'IA. L'AI Observatory offre une première réponse, mais il reste beaucoup à faire pour percer tous les secrets de l'IA. « La transparence est la clé pour une IA responsable », conclut Reuel.

LES CHIFFRES CLÉS DE L'ÉTUDE

48 % des conversations avec l'IA seraient exclues des rapports officiels.
44,2 % des échanges non professionnels concernent la santé ou les relations.
7,9 % des conversations non professionnelles incluent du contenu adulte.
30 % seulement de l'usage de ChatGPT par les consommateurs est lié au travail (OpenAI, 2025).
85 633 tours de conversation analysés entre 2023 et 2025.
52 modèles différents étudiés (ChatGPT, Gemini, Claude, Grok, etc.).
24 521 conversations réelles passées au crible.
Sources :
  • MIT Tech Review AI

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