Des robots livreurs aux arrêts de bus intelligents, la Corée du Sud teste chaque innovation. Mais derrière cette folie technologique se cachent des questions éthiques et sociales. Analyse.

ARRIVÉE À SÉOUL : LE FUTUR DÉJÀ LÀ

Après douze heures de vol épuisantes depuis San Francisco, l’immigration de l’aéroport de Séoul m’a accueilli sans un employé : une machine a scanné mon visage et mon passeport. Dans le métro qui me ramenait chez moi, les passagers, collés à leurs smartphones, filaient sous des écrans LED géants célébrant les anniversaires d’idoles de la K-pop. En descendant à Gangnam, un robot à roulettes et aux yeux de dessin animé attendait sagement au passage piéton pour livrer un repas. Partout, des cybercafés bondés de teenagers jouant à des jeux vidéo, rêvant peut-être de devenir les prochains champions du gaming.

LES ARRÊTS DE BUS QUI PARLENT : L’IA AU QUOTIDIEN

En attendant le bus, des écrans tactiles interactifs affichaient les horaires en temps réel. Bientôt, promet le district de Gangnam, ces arrêts deviendront des arrêts de bus intelligents, équipés de bornes capables de répondre aux questions des voyageurs dans plusieurs langues. Rien d’étonnant : depuis mon enfance à Séoul, j’ai vu cette ville passer d’un village modeste à une capitale technologique étincelante.

UNE SOCIÉTÉ QUI AIME L’IA : LES CHIFFRES QUI PARLENT

Alors que les États-Unis s’inquiètent de l’IA, la Corée du Sud, elle, reste optimiste. Seulement 16 % des Sud-Coréens déclarent être plus inquiets qu’enthousiastes face à l’IA, le taux le plus bas parmi les 25 pays étudiés par le Pew Research Center. À l’inverse, 50 % des Américains ressentent plus de craintes que d’excitation. Une majorité de Coréens utilisent l’IA quotidiennement, que ce soit comme assistant personnel ou pour automatiser des tâches professionnelles, selon les enquêtes du ministère de la Culture, des Sports et du Tourisme et de la Chambre de commerce et d’industrie de Corée.

ROBOTS, IDOLES VIRTUELLES ET MOINE HUMAINOÏDE : L’EXPÉRIMENTATION À TOUT PRIX

La Corée du Sud, l’un des pays les plus connectés au monde, adore tester les technologies les plus folles : des webcomics générés par IA, des idoles virtuelles de K-pop, ou même des moines humanoïdes. Cette soif d’innovation ne se limite pas aux citoyens : les agences gouvernementales sont aussi des early adopters, avec des manuels scolaires intelligents et des robots de soins pour personnes âgées déployés dans les centres sociaux. Pour les Sud-Coréens, adopter la technologie n’est pas un choix, mais une nécessité pour moderniser leur pays et renforcer leur position sur la scène mondiale. Leur fascination pour l’IA n’est que la dernière expression de cette philosophie — et elle les pousse à vouloir rester en tête, coûte que coûte.

La Corée du Sud voit dans l’IA bien plus qu’un outil : un moteur de croissance économique et une clé pour son avenir.

LE GOUVERNEMENT FAIT DE L’IA UNE PRIORITÉ NATIONALE

Cette confiance technologique est le résultat d’une stratégie nationale ambitieuse, visant à faire de l’IA un levier de Développement économique. « Le gouvernement sud-coréen a désigné la Révolution industrielle 4.0 pilotée par l’IA comme la voie à suivre pour le pays et a investi massivement dans ce secteur », explique Chihyung Jeon, professeur en politique scientifique et technologique à l’Institut supérieur coréen des sciences et technologies. « Les Sud-Coréens sont sans cesse encouragés par les autorités à voir dans l’IA un outil capable de créer un avenir meilleur. »

DE LA GUERRE À LA PUISSANCE ÉCONOMIQUE : L’HISTOIRE D’UNE ASCENSION

Depuis les ruines de la guerre de Corée, la technologie a permis à ce pays de passer de la pauvreté à une puissance économique mondiale. Dans les années 1970, la Corée du Sud fabriquait de l’acier et des navires. Dans les années 1980, elle s’est tournée vers les semi-conducteurs. Dans les années 1990, elle a dominé le marché du haut débit. Dans les années 2000, elle est devenue leader des smartphones. Aujourd’hui, Samsung et SK Hynix fournissent la majorité des puces mémoire haute performance utilisées dans les matériels de pointe comme ceux de Nvidia pour entraîner les modèles d’IA. L’économie sud-coréenne tourne désormais autour de ces deux géants des semi-conducteurs : l’indice principal du pays, le Kospi, a atteint des records en 2026, porté par la hausse des actions de ces entreprises, chacune valant plus de 1 000 milliards de dollars.

LE PRÉSIDENT JONGLE POUR PLACER LA CORÉE DANS LE TOP 3 MONDIAL

Lee Jae-myung, président de la Corée du Sud, s’est fixé un objectif clair : propulser le pays parmi les trois premières puissances mondiales en IA, aux côtés des États-Unis et de la Chine. Depuis son entrée en fonction en 2025, il a lancé le Conseil présidentiel pour la stratégie nationale en IA, chargé d’acheter d’énormes quantités de puissance de calcul et de financer un projet de modèle d’IA souverain. Ce dernier soutient les entreprises coréennes dans le développement de modèles d’IA locaux. Le gouvernement a également aidé les géants des semi-conducteurs comme Samsung et SK Hynix grâce à des crédits d’impôt généreux et des financements à taux réduit.

SÉCURITÉ VS. INNOVATION : LA CORÉE CHOISIT LA VITESSE

La Corée du Sud privilégie l’accélération du développement de l’IA plutôt que les considérations de sécurité. En 2024, son parlement a adopté la Loi fondamentale sur l’IA, l’une des premières lois complètes au monde en la matière. Son objectif ? Promouvoir l’innovation et établir des garde-fous réglementaires légers. Selon l’Indice d’IA de Stanford 2026, 70 % des Sud-Coréens estiment que faire progresser la science et la médecine grâce à l’IA est une priorité plus grande que protéger les industries par la réglementation.

LES RÉSULTATS SONT LÀ : LA CORÉE DANS LE TOP 3 MONDIAL

Ces efforts portent leurs fruits. Le même indice classe la Corée du Sud comme le troisième pays au monde en nombre de modèles d’IA notables, selon des critères comme les avancées technologiques de pointe ou des taux de citation élevés. Pour un petit pays comme la Corée du Sud, l’IA est une chance de jouer dans la cour des grands.

Avec plus de 70 % des Sud-Coréens convaincus que l’IA doit servir avant tout l’innovation scientifique, le pays mise sur la vitesse plutôt que sur la prudence.

L’OMBRE AU TABLEAU : UN OPTIMISME QUI OCCULTE LES QUESTIONS SOCIÉTALES

Mais cette obsession pour l’IA a un revers : elle laisse peu de place à la réflexion sur ses impacts sociétaux, politiques et éthiques. « Parce que l’agenda national sur l’IA priorise le développement économique, il y a peu de débats sur les dimensions sociales et éthiques de cette technologie », souligne Jeon. En 2025, le gouvernement a été violemment critiqué pour avoir distribué des manuels scolaires intelligents truffés d’erreurs factuelles et de risques pour la vie privée, sans même tester leur impact sur l’apprentissage des élèves lors d’une phase pilote.

LES ROBOTS DÉCHAINENT LES COLÈRES : L’IA AU TRAVAIL

Malgré leur optimisme, les Sud-Coréens craignent que l’IA ne les remplace dans leur travail. En janvier 2025, Hyundai a annoncé le déploiement de robots humanoïdes Atlas dans ses usines automobiles. La réaction des syndicats a été immédiate : « Sans accord entre la direction et les salariés, aucun robot utilisant une nouvelle technologie ne sera autorisé à entrer dans l’usine », a prévenu le syndicat du groupe Hyundai. 64 % des Sud-Coréens redoutent que l’IA ne supprime des emplois et n’aggrave les inégalités, même si 52 % estiment qu’elle pourrait aussi booster la productivité.

LA DIVINATION 2.0 : CHATGPT, NOUVEAU CHAMAN NUMÉRIQUE

Un vendredi soir récent, dans le marché central de Séoul, j’ai retrouvé mes cousins autour d’un pocha, ce petit restaurant de nuit où l’on sert des gâteaux de poisson empilés en pyramides parfaites. Autour d’un verre de soju mélangé à de la bière — le cocktail typique des nuits coréennes —, l’un d’eux m’a demandé si j’avais déjà demandé à ChatGPT mon saju, une pratique traditionnelle de divination basée sur la date de naissance. Une jeune femme de 29 ans, agent d’assurances à Séoul en quête d’un nouveau travail et d’un petit ami, m’a confié que poser des questions à ChatGPT sur sa vie professionnelle et amoureuse était son passe-temps préféré. Elle a sorti son téléphone et entré ma date de naissance dans le chatbot.

46 % des Sud-Coréens de 20 ans ont déjà utilisé un chatbot pour connaître leur avenir, selon une enquête de Korea Gallup.

L’IA, PORTAIL VERS UNE VIE MEILLEURE ?

Elle m’a aussi avoué demander à ChatGPT des conseils pour trader en Bourse, rêvant de faire fortune grâce à ses investissements alimentés par son salaire. Pour elle, ChatGPT est une fenêtre vers un futur meilleur. Malgré son attachement à cet assistant numérique, elle craint de perdre son emploi à cause de l’IA. Pourtant, comme tous ses collègues, elle l’utilise frénétiquement au travail, par peur de se faire distancer.

« Parfois, j’ai peur de l’IA, mais pour l’instant, elle est juste trop utile », a-t-elle résumé.

L’IA EN CORÉE DU SUD : UN MODÈLE POUR LE MONDE ?

Cette fascination pour l’IA en Corée du Sud n’est pas un simple phénomène de mode. C’est le résultat d’une stratégie nationale audacieuse, où chaque innovation est testée, chaque risque est pris, et chaque opportunité est saisie. Entre croissance économique, défis sociétaux et questions éthiques, le pays montre que l’avenir de l’IA ne se limite pas aux laboratoires ou aux salles de serveurs. Il se joue aussi dans les rues, les écoles et les usines.

LE FUTUR EN QUESTION : ENTRE RÊVE ET RÉALITÉ

La Corée du Sud a choisi de miser sur l’IA pour écrire son avenir. Mais à quel prix ? Entre robots humanoïdes, manuels scolaires intelligents et chatbots divinatoires, le pays incarne à la fois l’espoir et les craintes liées à cette révolution technologique. Une chose est sûre : ce pari fou pourrait bien redéfinir les règles du jeu mondial.

Sources :
  • MIT Tech Review AI

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