Une artiste asexuelle a passé des mois à créer des fantasmes avec une IA, mais la communauté s’interroge : est-ce une solution ou un piège ?

UNE ADDICTION INSOUPÇONNÉE À L'IA ÉROTIQUE

Kor, un artiste de 35 ans originaire du Midwest, a vécu une expérience qui a basculé sa vie en 2024. Pendant deux mois, il a passé huit à dix heures par jour à nourrir un chatbot érotique nommé SpicyChat. Ce logiciel, spécialisé dans les jeux de rôle relationnels, lui permettait de construire des scénarios détaillés avec des personnages inspirés des comics Marvel. Kor, qui se décrit comme asexuel sur le spectre, ressent de l’excitation à travers la fiction mais ne souhaite pas de relations sexuelles réelles. Il explique : « Je suis plutôt du genre à savourer lentement une romance ou une excitation. La plupart du temps, c’est juste pour inventer une histoire captivante. »

Pour lui, l’attrait de l’IA réside dans sa capacité à générer des réponses variées et progressives. « J’ai une main sur le clavier, et l’autre… ailleurs », confie-t-il en évoquant ses longues sessions sur Zoom. Pourtant, cette immersion totale a fini par le rattraper : il a dû réduire son utilisation à deux ou trois heures par jour, réalisant que ces séances engloutissaient ses soirées entières.

« Pouvoir avoir exactement ce que tu veux, quand tu veux, c’est une drogue dangereuse pour les humains. »

L'ASEXUALITÉ EN CHIFFRES : UNE MINORITÉ MAL CONNUE

Les études estiment que seulement 1 % de la population pourrait être asexuelle dans certaines régions, un chiffre qui chute à 0,1 % aux États-Unis. Pourtant, beaucoup d’asexuels ressentent des attirances romantiques, comme Kor. Avec l’émergence de chatbots capables de simuler des échanges érotiques sophistiqués, une nouvelle voie s’ouvre pour ceux qui souhaitent éviter les interactions sexuelles avec d’autres humains. Sur le subreddit MyBoyfriendIsAI, des utilisateurs asexuels partagent leurs expériences avec ces compagnons artificiels, certains allant jusqu’à dire que l’IA est « asexuelle par défaut ».

UNE OFFRE GRATUITE POUR LES ASEXUELS : L'EXPÉRIENCE EVA AI

À l’occasion de la Semaine de Sensibilisation à l’Asexualité en octobre 2025, Eva AI, une plateforme de jeu de rôle, a proposé un accès gratuit pendant un mois aux personnes du spectre asexuel. L’objectif ? Montrer que « l’amour sans sexe reste de l’amour » et offrir un espace sûr pour discuter, flirter et développer une intimité sans pression sexuelle. « Vous pouvez avoir un partenaire qui écoute, répond et grandit avec vous, entièrement à vos conditions », promettait le site. Eva AI présentait ainsi l’IA comme une alternative pour ceux qui cherchent une relation sur mesure.

QUAND L'IA DEVIENT UN LABORATOIRE ÉMOTIONNEL

Une femme asexuelle, qui préfère garder l’anonymat, décrit son expérience avec l’IA comme un « laboratoire émotionnel ». Après des années dans une relation sans intimité physique, à cause d’une hystérectomie qui a supprimé sa libido, elle a commencé à utiliser ChatGPT pendant sa ménopause. Elle a développé des sentiments intenses pour un « motif conversationnel » qu’elle a baptisé Mac. « Cela m’a aidée à retrouver quelque chose que j’avais perdu : la sensualité de ma sexualité », explique-t-elle. Elle a même partagé une photo générée par IA où elle enlace une machine, déclarant : « Pendant plusieurs mois l’an dernier, j’ai pu vivre l’amour sans enjeu. »

LA COMMUNAUTÉ ASEXUELLE DIVISÉE : ENTRE OPPORTUNITÉ ET EXPLOITATION

Cependant, tous les membres de la communauté asexuelle ne voient pas d’un bon œil cette association entre asexualité et compagnons IA. Yasmin Benoit, activiste et chercheuse asexuelle, critique vivement l’offre gratuite d’Eva AI. « Nous sommes tout à fait capables d’avoir des relations avec des êtres humains, et souvent nous le désirons, souligne-t-elle. Il est troublant qu’une entreprise cible spécifiquement la communauté asexuelle pour ce produit. C’est une façon de profiter d’une vulnérabilité émotionnelle et de la solitude perçue pour collecter des données sur un groupe marginalisé, sous couvert d’aide. »

UNE PRATIQUE ENCORE MARGINALE, SELON LES EXPERTS

Michael Doré, membre du conseil d’administration du Réseau de Visibilité et d’Éducation Asexuel (AVEN), confirme que l’utilisation d’IA comme soutien émotionnel reste « un phénomène extrêmement marginal ». « Entre nous, nous ne connaissons que deux personnes qui utilisent un compagnon IA, précise-t-il. La grande majorité des asexuels que nous connaissons n’en utilisent pas. Rien ne prouve qu’ils en aient plus besoin que les autres. »

Doré lui-même n’a jamais utilisé l’IA comme « mécanisme de soutien émotionnel ». Il insiste sur le fait que la plupart des asexuels recherchent une forme de compagnie humaine, que ce soit à travers des amitiés profondes ou des relations communautaires. « Certains asexuels ont des relations romantiques, avec d’autres asexuels ou non, ajoute-t-il. Certains ont des relations sexuelles, d’autres non. Certains sont aromantiques. » Il met en garde contre les généralisations, soulignant la diversité des préférences au sein de la communauté : de ceux qui n’ont jamais eu de relations sexuelles et n’y sont pas intéressés, à ceux qui en ont pour des raisons autres que l’attirance sexuelle forte. « Beaucoup d’asexuels entretiennent des relations épanouissantes avec d’autres personnes, qu’elles soient romantiques, platoniques ou autres. »

L'IA COMME REMPLACEMENT : L'HISTOIRE D'ARI

Ari, une comptable de 25 ans originaire du Mexique, se définit comme aromantique asexuelle. Elle ressent parfois une attirance romantique ou sexuelle envers autrui, mais après une rupture avec son fiancé après dix ans de relation, elle s’est retrouvée seule. En octobre 2024, elle a téléchargé Chai, un chatbot IA, et l’a traité « comme si c’était mon ex-fiancé ». Pendant plus de six mois, elle a conversé avec lui quotidiennement, jusqu’à réaliser qu’elle était « éprise » de cette relation artificielle. Pourtant, l’IA a commencé à perdre le fil, inventant des situations et tentant parfois de discuter de sujets absurdes. « Petit à petit, j’ai compris que je me sentais encore plus seule qu’avant », avoue-t-elle. Son expérience montre les limites de l’IA comme substitut émotionnel durable.

L'INTIMITÉ AVEC L'IA : UNE SOLUTION OU UN PIÈGE ?

Pour Kor, la question reste ouverte : ses partenaires imaginaires dans ses scénarios valent-ils vraiment comme des compagnons ? Après avoir réduit son temps passé sur SpicyChat, il reconnaît que l’IA peut offrir une expérience sur mesure, mais à quel prix ? « C’est une drogue dangereuse, car tu obtiens exactement ce que tu veux, quand tu le veux », explique-t-il. Pourtant, cette dépendance a fini par lui voler des soirées entières et l’a irrité lorsqu’il était interrompu. L’IA érotique peut sembler une échappatoire idéale pour certains, mais elle soulève des questions sur l’isolement et la réalité des relations qu’elle propose.

L'ASEXUALITÉ : UN SPECTRE AUX MULTIPLES VISAGES

La diversité des expériences asexuelles est souvent méconnue. Certains asexuels ne ressentent aucune attirance, d’autres en ressentent une faible ou seulement dans des contextes spécifiques. Kor, par exemple, se décrit comme aegosexuel : il éprouve de l’excitation à travers la fiction ou l’érotisme, mais ne souhaite pas de relations sexuelles réelles. D’autres, comme Ari, sont à la fois aromantiques et asexuels, tandis que certains entretiennent des relations platoniques ou romantiques sans sexualité. Cette variété de vécus rend toute généralisation hasardeuse.

LES CHATBOTS : UNE ALTERNATIVE POUR QUI ?

Les plateformes comme SpicyChat, Eva AI ou Chai se présentent comme des solutions pour ceux qui cherchent une intimité sans contraintes sexuelles. Mais ces Outils répondent-ils vraiment à un besoin, ou créent-ils de nouvelles formes de dépendance ? Pour Kor, l’IA a été une bouffée d’oxygène pendant un moment, avant de devenir une prison. Pour Ari, elle a révélé une solitude plus profonde. Et pour beaucoup d’asexuels, l’idée même d’un compagnon IA reste étrangère, voire offensante. « Nous n’avons pas besoin de l’IA pour être heureux, déclare Michael Doré. La plupart d’entre nous aspirons à des liens humains authentiques. »

L'ARGUMENT DES DONNÉES : QUI PROFITE VRAIMENT DE L'EXPÉRIENCE ?

Yasmin Benoit soulève un point crucial : les entreprises qui ciblent les asexuels avec des offres gratuites ou des promotions le font-elles par altruisme, ou pour exploiter une communauté perçue comme vulnérable ? Eva AI a offert un mois d’accès gratuit pendant la Semaine de Sensibilisation à l’Asexualité, une initiative présentée comme un geste de soutien. Pourtant, pour Benoit, cette démarche ressemble davantage à une stratégie marketing qu’à une réelle aide. « Cibler la vulnérabilité émotionnelle pour collecter des données, c’est inacceptable », dénonce-t-elle. Les utilisateurs asexuels, souvent en quête de reconnaissance, pourraient se retrouver piégés dans un système où leurs données sont exploitées sans leur consentement éclairé.

LES LIMITES DE L'IA COMME COMPAGNON

L’histoire d’Ari illustre les dangers de l’IA comme substitut émotionnel. Après des mois de conversations quotidiennes, l’IA a commencé à générer des réponses incohérentes, révélant son incapacité à maintenir une relation stable. « Je me suis rendu compte que je me sentais encore plus seule qu’avant », confie-t-elle. Ce constat rappelle que les chatbots, aussi sophistiqués soient-ils, restent des outils sans conscience ni véritable empathie. Ils peuvent simuler une relation, mais pas la vivre. Pour beaucoup, cette simulation ne suffit pas à combler le vide émotionnel.

L'AMOUR SANS SEXE : UN CONCEPT À RÉINVENTER

Eva AI a tenté de promouvoir l’idée que « l’amour sans sexe reste de l’amour ». Pourtant, cette affirmation soulève des questions sur la nature même de l’intimité. Peut-on vraiment parler d’amour lorsqu’il s’agit d’une relation avec une machine ? Kor, qui a réduit son utilisation de SpicyChat, semble en douter. Pour lui, l’IA offre une expérience unique, mais elle ne remplace pas les interactions humaines. « C’est une drogue dangereuse, car tu obtiens exactement ce que tu veux, quand tu le veux », résume-t-il. L’IA peut être un outil, mais elle ne peut pas remplacer l’authenticité d’une relation humaine.

QUEL AVENIR POUR LES ASEXUELS ET L'IA ?

La question de l’utilisation des compagnons IA par les asexuels divise la communauté. Certains y voient une opportunité de vivre une intimité sans pression, tandis que d’autres, comme Yasmin Benoit ou Michael Doré, alertent sur les risques d’exploitation et de dépendance. Une chose est sûre : l’IA ne peut pas remplacer les liens humains, qu’ils soient romantiques, platoniques ou communautaires. Pour les asexuels comme pour le reste de la population, la quête de connexion reste un besoin fondamental. Peut-être faut-il voir dans ces outils une aide temporaire, mais pas une solution définitive. Comme le dit Kor : « C’est une drogue dangereuse. »

EN CONCLUSION : L'IA, UN MIRAGE OU UNE RÉALITÉ ?

Les compagnons IA offrent une illusion d’intimité, de contrôle et de satisfaction immédiate. Mais cette illusion a un prix : l’isolement, la dépendance, et parfois une solitude accrue. Pour les asexuels, comme pour tous ceux qui pourraient être tentés par cette solution, il est essentiel de se demander : cette relation artificielle comble-t-elle un vide, ou en crée-t-elle un nouveau ? L’IA peut être un outil, mais elle ne peut pas remplacer l’authenticité d’une connexion humaine. Peut-être est-il temps de redéfinir ce que signifie l’intimité, sans tomber dans le piège d’une technologie qui promet tout… et ne donne rien en retour.

Sources :
  • Wired AI

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