SpaceX veut lancer Starlink Mobile pour défier les géants du mobile. Avec des petites antennes et des satellites, l’entreprise promet une couverture sans faille et des prix attractifs. Mais le combat sera rude.
UNE GUERRE POUR LES CLIENTS : SPACEX VEUT DÉTRÔNER LES GÉANTS DU MOBILE
Depuis des années, SpaceX et ses satellites Starlink complètent les réseaux mobiles terrestres. L’entreprise fournissait jusqu’ici de la capacité satellite pour couvrir les zones sans réseau, comme les déserts ou les montagnes. Mais aujourd’hui, SpaceX veut bien plus : elle veut devenir elle-même un opérateur mobile et voler des millions de clients à AT&T, Verizon et T-Mobile, les trois géants américains du mobile.
Lors d’une conférence financière, Gwynne Shotwell, présidente de SpaceX, a confirmé que l’entreprise achète des licences de spectre pour lancer son propre service mobile terrestre. Elle promet une couverture bien meilleure et une élimination totale des zones blanches, ces endroits sans réseau où les appels et les données ne passent pas. « Nous allons construire une infrastructure terrestre, avec le Matériel et les systèmes nécessaires pour offrir un vrai service mobile, exactement comme vous le souhaitez », a-t-elle déclaré.
UN MARCHÉ DE 600 MILLIARDS DE DOLLARS PAR AN À CONQUÉRIR
Les trois opérateurs mobiles américains génèrent ensemble environ 600 milliards de dollars de revenus chaque année. SpaceX veut en capter une part importante. Pour y parvenir, l’entreprise mise sur deux atouts : ses satellites et une nouvelle infrastructure terrestre légère. Gwynne Shotwell est convaincue que le service Starlink Mobile sera supérieur à celui des opérateurs traditionnels, notamment grâce à une couverture sans faille et une meilleure qualité en cas de crise.
SpaceX prévoit de lancer ses premiers satellites mobiles nouvelle génération dès l’année prochaine, avec un début de service à la fin 2025. « Nous commencerons à faire voler ces satellites l’année prochaine, et nous commencerons à fournir le service à la fin de l’année prochaine », a précisé Gwynne Shotwell.
UNE BATAILLE INÉGALE : SPACEX FACE À DES GÉANTS BIEN ARMÉS
Malgré ces ambitions, les défis sont immenses. AT&T, Verizon et T-Mobile disposent de bien plus de spectre (la « fréquence » utilisée pour transmettre les données) que SpaceX. Ils possèdent aussi des milliers d’antennes relais réparties dans tout le pays, ainsi qu’une expérience de plusieurs décennies dans la fourniture d’un service mobile national. Sans compter leur énorme base de clients fidèles.
Un analyste télécoms, Craig Moffett, résume la difficulté : « À moins que Starlink ne parvienne à obtenir un accord de MVNO (Mobile Virtual Network Operator) avec l’un des opérateurs, ce qui lui donnerait une couverture de base, il est extrêmement difficile d’imaginer un service direct aux consommateurs de Starlink compétitif avec ceux des opérateurs traditionnels dans les cinq prochaines années. »
T-MOBILE A DÉJÀ UNE COOPÉRATION AVEC SPACEX… MAIS PAS LES AUTRES
Pourtant, les opérateurs ne restent pas inactifs face à cette menace. T-Mobile a déjà passé un partenariat avec SpaceX pour améliorer sa couverture via des satellites. Mais AT&T et Verizon ont choisi une autre voie : ils collaborent avec AST SpaceMobile, une entreprise concurrente de SpaceX. Les trois opérateurs viennent même d’annoncer une joint-venture pour mutualiser leur spectre et aider les fournisseurs de satellites à toucher plus de clients via une plateforme unifiée.
Gwynne Shotwell et Elon Musk, PDG de SpaceX, ont précisé que l’entreprise ne construira pas de grandes antennes relais comme celles des opérateurs traditionnels. À la place, elle mise sur des « petites femtocells » réparties dans tout le pays. Ces femtocells sont des mini-antennes qui couvrent une zone limitée, comme un immeuble ou un quartier. « Nous n’allons pas déployer de grandes antennes cellulaires coûteuses et difficiles à localiser », a expliqué Gwynne Shotwell. « Nous allons déployer un grand nombre de petites stations. En gros, ce sont des antennes Starlink qui fournissent aussi une connectivité dans les bandes de spectre mobile, et elles seront partout. »
LES ANTENNES STELLINK POURRAIENT DEVENIR DES ANTENNES MOBILES
Elon Musk a ajouté une idée encore plus audacieuse : les futures antennes Starlink installées sur les toits des maisons et des entreprises pourraient aussi servir de stations de base pour le réseau mobile. « Au lieu de devoir déployer ces très coûteuses et difficiles à localiser grandes stations de base cellulaires, nous pensons pouvoir déployer un grand nombre de petites stations », a-t-il déclaré. « Elles seront en fait des antennes Starlink qui fournissent aussi une connectivité dans les bandes de spectre mobile. »
Musk est convaincu que ces antennes, déjà présentes sur des milliers de toits, pourraient offrir une connexion bien meilleure que celle des opérateurs mobiles actuels. « Les antennes Starlink sont situées sur les toits des maisons et des entreprises. Elles ont une vue dégagée pour fournir une connectivité directement aux téléphones mobiles au sol. Et en fait, nous pensons que la connexion sera probablement meilleure et avec un débit plus élevé que ce qui est actuellement disponible auprès des fournisseurs cellulaires. »
UNE LICENCE DE SPECTRE DE 65 MHZ POUR LANCER L’ATTAQUE
Pour lancer son service mobile, SpaceX a acheté 65 MHz de licences de spectre nationwide (à l’échelle du pays) auprès d’EchoStar. Ces licences couvrent des fréquences entre 1,695 GHz et 2,2 GHz. EchoStar a précisé que ces licences permettent à la fois des déploiements terrestres et par satellite. La Federal Communications Commission (FCC), l’autorité américaine des télécommunications, a approuvé ce rachat en mai, mais la transaction nécessite encore des approbations réglementaires à l’étranger. Elle devrait être finalisée d’ici le 30 novembre 2027. SpaceX a indiqué qu’elle aurait accès au spectre avant cette date, car les licences seront temporairement transférées à une fiducie au profit de SpaceX.
LE SPECTRE : L’ARME SECRÈTE… OU LE PIÈGE ?
Selon un rapport de la CTIA, un groupe de lobbying pour les opérateurs mobiles, environ 1,1 GHz de spectre licencié était alloué aux opérateurs mobiles au début de l’année dernière. Avec seulement 65 MHz en sa possession, SpaceX part avec un sérieux désavantage face aux géants du secteur. David Barden, analyste chez New Street Research, résume l’enjeu : « Il est absurde pour SpaceX de tenter de reproduire en 65 MHz ce que les opérateurs terrestres ont construit en 30 ans avec 1 000 MHz entre eux. »
Mais SpaceX ne compte pas s’arrêter là. Selon un rapport de Semafor, l’entreprise « chasse activement du spectre qui fonctionne bien en ville et dans les zones denses ». Elle envisage même d’acheter des concurrents pour acquérir leurs licences ou participer aux enchères gouvernementales prévues l’année prochaine.
DEUX RÉSEAUX POUR UN SERVICE : TERRE ET ESPACE
Starlink Mobile proposera un service hybride, combinant réseau terrestre et satellite. Mais cela ne signifie pas pour autant que SpaceX aura la même capacité que les grands opérateurs mobiles. Les limites de la capacité satellite de Starlink sont déjà visibles dans son service Internet à domicile : l’entreprise facture des prix plus élevés dans les zones congestionnées et impose des « surcharges de demande » pouvant atteindre 1 500 dollars.
SpaceX a déjà déployé environ 650 satellites « Direct to Cell » (D2C) sous des autorisations existantes. Elle demande maintenant à la FCC l’autorisation de lancer jusqu’à 15 000 satellites mobiles de nouvelle génération. Dans une demande déposée auprès du gouvernement canadien, SpaceX a indiqué qu’elle « commencera à lancer ses satellites Starlink nouvelle génération pour appareils directs d’ici fin 2027 » et prévoit de déployer des milliers de ces satellites cellulaires améliorés d’ici la fin 2028.
100 FOIS PLUS PERFORMANT : LA PROMESSE DE SPACEX
Gwynne Shotwell a révélé que le système Starlink Mobile actuel utilise 5 MHz de spectre grâce à des partenariats avec des opérateurs télécoms. Avec les 65 MHz achetés à EchoStar, la capacité du réseau fera un bond spectaculaire. « Cela représentera une augmentation massive de nos capacités », a-t-elle déclaré. En combinant l’augmentation du spectre et l’amélioration des satellites, le système sera environ 100 fois plus performant qu’aujourd’hui.
UN COÛT ENORME… MAIS UNE STRATÉGIE ÉCONOMIQUE ?
Le coût de ce projet est une préoccupation majeure pour les investisseurs. Le prix de l’action SpaceX a chuté aujourd’hui après l’annonce de dépenses en capital de près de 16 milliards de dollars pour l’intelligence artificielle, soit le double du trimestre précédent et bien au-dessus des attentes de Wall Street. Construire un réseau mobile terrestre sera également très coûteux. Gwynne Shotwell n’a pas voulu préciser combien SpaceX comptait dépenser pour cette infrastructure terrestre.
Cependant, elle a rassuré en expliquant que l’entreprise ne partirait pas sur un déploiement massif et coûteux dès le début. « Vous pouvez déployer ces petites femtocells au fur et à mesure de vos besoins. Vous n’êtes pas obligé de dépenser des milliards de dollars en spectre basse fréquence dès le départ avant de déployer votre système », a-t-elle expliqué. « C’est pourquoi je ne veux pas parler des dépenses en capital pour construire le réseau terrestre : nous avons plein de nouvelles idées pour le faire de manière très efficace en termes de coûts. »
UNE MENACE MÊME SANS DEVENIR UN QUATRIÈME OPÉRATEUR
Même si Starlink Mobile ne devient jamais un quatrième opérateur majeur aux côtés d’AT&T, Verizon et T-Mobile, elle pourrait tout de même capturer une part suffisamment importante du marché mobile pour poser un sérieux problème aux trois géants. Preuve de la menace, les cours des actions des trois opérateurs ont chuté aujourd’hui après l’annonce des ambitions de SpaceX.
Gwynne Shotwell reste optimiste : « Vous n’avez pas besoin de construire des infrastructures comme les opérateurs traditionnels. Vous pouvez déployer des petites stations au fur et à mesure, là où c’est nécessaire. » Une stratégie qui pourrait bien changer la donne dans le paysage des télécommunications américaines.
LE TEMPS JOUERA-T-IL EN FAVEUR DE SPACEX ?
SpaceX mise sur l’innovation et la flexibilité pour concurrencer les géants du mobile. Avec des petites antennes faciles à déployer et des satellites nouvelle génération, l’entreprise espère offrir un service supérieur, sans zones blanches et avec une meilleure qualité en cas de crise. Mais le temps lui est compté : les opérateurs traditionnels ne resteront pas les bras croisés face à cette offensive. La bataille pour le marché mobile américain ne fait que commencer.
Une chose est sûre : si SpaceX parvient à tenir ses promesses, le paysage des télécommunications pourrait être profondément bouleversé d’ici quelques années.
- Ars Technica
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