Un festival new-yorkais mise sur le retour à la vie hors ligne pour contrer l’emprise des géants du numérique. Rencontre avec ceux qui veulent briser le cycle.

UNE SEMAINE SANS ÉCRAN DANS UN PARC DE NEW YORK

Un dimanche soir, au cœur du parc Tompkins Square à New York, plusieurs centaines de personnes se rassemblent devant un visage géant en papier mâché. Une femme couronnée trône au centre, vêtue d’une robe dont les rideaux servent aussi de coulisses pour les acteurs qui entrent et sortent de scène. Ce décor spectaculaire est celui de « Luddite Recreations », une pièce de théâtre racontant l’histoire du mouvement luddite : des artisans anglais du début du XIXe siècle qui ont détruit des machines pour protester contre la révolution industrielle et leur exclusion du travail.

Ce spectacle marque le lancement du Summer of Ludd, une semaine d’ateliers et de conférences visant à apprendre à vivre sans téléphone, à flirter en face-à-face, à réparer des objets, et même à lutter contre les centres de données. L’idée ? Redonner du sens aux interactions humaines en sortant du tout-numérique.

UN ÉVÉNEMENT 100 % HORS LIGNE ET ARTISANAL

Tout est conçu à la main : l’orchestre, composé de musiciens en tenues aux couleurs de la Pride, joue dans un coin. Sur une table, dix fanzines sont disposés, abordant des sujets comme comment quitter Spotify, le rôle des technologies de surveillance dans les écoles, ou encore « Pourquoi l’IA générative est nulle ». Aucun événement n’est annoncé en ligne. Les affiches dans le quartier proclament simplement « seulement en vrai . » et des brochures avec le programme sont glissées dans les espaces communautaires.

L’auteur de ces lignes a découvert le festival de manière offline : surpris par un orage en juin, il s’est réfugié au Museum of Reclaimed Urban Space, un lieu dédié à l’histoire militante du quartier. C’est là, parmi des brochures et des affiches, qu’il a trouvé le programme du Summer of Ludd. Téléphone éteint, carnet à la main, il a assisté à la pièce avec une affiche en main.

LA Génération Z EN PREMIÈRE LIGNE CONTRE BIG TECH

Le mouvement luddite moderne est souvent associé à la Gen Z, première génération à avoir grandi avec le numérique. Pourtant, beaucoup de jeunes critiquent aujourd’hui l’omniprésence des technologies. Une étude du Pew Research de 2025 révèle qu’en 2024, 48 % des adolescents américains estimaient que les réseaux sociaux avaient des effets négatifs sur les jeunes de leur âge, contre 32 % en 2022.

Parmi les participants, on trouve aussi des militants de la Pride, des familles et des habitants de l’East Village, dont une femme expliquant à une jeune fille l’importance de « Bella Ciao », une chanson de résistance italienne écrite contre le fascisme de Mussolini. L’ambiance est sincère, presque naïve, mais fun.

UNE MARIONNETTE POUR PARLER SANS SE DÉVOILER

Le festival a été lancé par une conférence de presse animée par Gowanus, une marionnette médiatique bleue aux yeux de bouchons de soda, manipulée par une personne masquée. Gowanus incarne un porte-parole anonyme du mouvement, qui explique : « Le Summer of Ludd est un groupe informel d’organisateurs qui se retrouvent autour de problèmes communs : l’aliénation et la dépendance excessive à Big Tech. »

Les préparatifs ont commencé en janvier, avec pour objectif de proposer des alternatives sans technologie à tout : des films (en partenariat avec le Museum of Interesting Things pour projeter des films 16 mm), des conversations à distance (ateliers de radio ondes courtes et talkies-walkies).

« Nous croyons que l’événement est le médium pour changer la société, où les gens peuvent se rencontrer dans l’espace physique, explique Gowanus. Quand on organise en ligne, ce sont les yeux de Mark Zuckerberg et les doigts de la Silicon Valley qui s’immiscent dans nos interactions humaines sacrées. Nous voulons créer un événement qui défie la consommation. »

« Nous voulons créer un événement qui défie la consommation. » — Gowanus, porte-parole du Summer of Ludd

UNE DIMENSION POLITIQUE, DE L’ANTI-TECH À L’ANTI-AI

Le Summer of Ludd est aussi un événement politique. Il enseigne comment se libérer des produits Big Tech, en parallèle d’une conférence à la New School où des intervenants discutent du rôle de l’IA dans la « kill chain », un concept militaire décrivant les étapes avant une attaque. Le mardi soir, Dan Fox, employé d’une entreprise de téléphones basiques et organisateur de rencontres sans téléphone à Brooklyn, annonce sa candidature « sans plateforme » à la présidence dans le cadre du festival.

Mais c’est surtout le désir de « défier la consommation » à titre personnel qui anime plusieurs participants. « J’aime le fait que l’événement critique le rôle de la technologie dans nos vies », confie staoue, un·e attendeur·euse qui a choisi ce pseudonyme. Ancien·ne étudiant·e en informatique à Rutgers, il·elle a « accidentellement » atterri dans des cours d’humanités, ce qui l’a poussé·e à s’intéresser aux liens entre technologie, politique et art. Il·elle a découvert la School of Radical Attention, une association aidant à résister à la « fracturation de l’attention humaine » par les produits tech. « La société va de plus en plus vite, et ça nous pousse à aller plus vite. On scrolle pour tenir le rythme, alors qu’on voudrait peut-être apprendre une nouvelle langue ou un nouveau hobby », explique staoue.

LE LUDDISME MODERNE : UNE RÉSISTANCE À MULTIPLES VISAGES

Andrew Maynard, professeur en transitions technologiques avancées à l’Arizona State University, rappelle que le mouvement luddite historique concernait surtout le travail, pas la technologie en soi. Mais il voit dans l’usage moderne du terme une façon positive de décrire quelqu’un qui « résiste à la prévalence de la tech et à la manière dont elle réduit son autonomie sur plusieurs plans ».

staoue raconte que réduire son usage des réseaux sociaux l’a rendu plus actif·ve dans le monde réel, notamment en participant à des manifestations contre les politiques migratoires de l’administration Trump. « Il y a une tension, car je veux rester en ligne pour en parler, mais je réfléchis toujours à comment gérer cette contradiction », confie-t-il·elle.

RENTRER DANS LE VIF : HUMAINS, TAROT ET CONNEXIONS RÉELLES

Lors d’un atelier intitulé « Google en vrai », les participant·e·s échangent sur leurs expertises personnelles. Mara McGuire, une étudiante de 20 ans en pause scolaire, propose des lectures de tarot. Elle a découvert le groupe en assistant aux répétitions de la pièce dans le parc et a demandé comment s’impliquer. « Ce qui m’a intéressée, c’est l’accent mis sur la connexion humaine et la recherche de nouvelles perspectives en sortant dans le monde réel », explique-t-elle. Pour elle, le monde en ligne est submergé d’informations. « Je voulais apprendre des autres. »

Après des heures de discussions improvisées, un échange plus concret a lieu : comment trouver des événements sans passer par les réseaux sociaux ?

CONSTRUIRE UNE INFRASTRUCTURE HORS LIGNE

Damian Thomas, développeur web et créateur d’Unplatform — « le guide ultime pour quitter les réseaux sociaux et rejoindre le web indépendant » — explique que son expérience avec la technologie l’a directement inspiré à participer au Summer of Ludd. « La plupart des luddites étaient des technicien·ne·s, mais ils devaient louer les machines. Aujourd’hui, avec des outils comme Claude Code ou les SaaS, c’est la même logique qui s’applique », observe-t-il. Il reconnaît que la plupart des gens ne peuvent pas quitter du jour au lendemain les réseaux sociaux ou les produits tech, mais estime qu’il s’agit de « construire une infrastructure qui ne pousse pas les gens vers ces plateformes et leur permet de changer leurs habitudes personnelles ».

L’EXPÉRIENCE D’UN ANCIEN EMPLOYÉ DE BIG TECH

Un·e ancien·ne employé·e de Big Tech, qui préfère rester anonyme par crainte de représailles, confie que son expérience dans des startups et une grande entreprise technologique l’a rendu·e sensible au mouvement luddite. « J’ai quitté mon dernier emploi parce que la direction encourageait des non-technicien·ne·s à écrire du code avec des outils assistés par IA et à le mettre en production », explique-t-il·elle. « En tant qu’ingénieur·e en cybersécurité, c’est très préoccupant. »

UNE TENDANCE QUI DÉPASSE LES FESTIVALS

Cette hostilité envers le rôle disproportionné de la technologie dans tous les aspects de la vie s’inscrit dans une tendance plus large. De plus en plus de personnes quittent les applications de rencontre pour rencontrer des gens lors de clubs de course à pied. Des orateurs·rices de cérémonies de remise de diplômes qui vantent les mérites de l’IA se font huer par des diplômé·e·s. Les technologies analogiques comme les cyberdecks gagnent en popularité.

Pourtant, malgré l’enthousiasme du Summer of Ludd, Maynard doute que le mouvement ait un impact majeur. « Même quand les gens reconnaissent que ces technologies sont nuisibles, cela change rarement leur façon de vivre. Ils continuent d’utiliser leurs téléphones, les réseaux sociaux, l’IA », explique-t-il. « Mais les questions soulevées par un mouvement comme celui-ci sont d’une importance cruciale. »

« Même quand les gens reconnaissent que ces technologies sont nuisibles, cela change rarement leur façon de vivre. » — Andrew Maynard, professeur en transitions technologiques

CE QUE LE SUMMER OF LUDD NOUS APPREND SUR L’AVENIR

Le Summer of Ludd n’est pas qu’un festival : c’est un laboratoire où l’on teste des alternatives concrètes à la vie numérique. Entre ateliers pratiques, pièces de théâtre engagées et rencontres humaines, il propose une réflexion sur notre rapport aux technologies. Une réflexion qui, même si elle ne change pas immédiatement les habitudes, pose des questions essentielles sur notre autonomie, notre attention et notre capacité à nous réapproprier notre temps.

Pour staoue, l’enjeu est clair : « La technologie n’est pas neutre. Elle façonne nos vies, nos pensées, nos relations. Le Summer of Ludd montre qu’il existe des moyens de reprendre le contrôle, même si c’est petit à petit. »

UN MOUVEMENT QUI GRANDIT, MAIS QUI RESTE MINORITAIRE

Si le Summer of Ludd attire des centaines de personnes, il reste un phénomène marginal. La plupart des gens continuent de vivre avec leurs écrans, leurs réseaux sociaux et leurs outils d’IA. Pourtant, les questions soulevées par ce mouvement — sur l’autonomie, la dépendance, et la nécessité de créer des espaces hors ligne — résonnent de plus en plus fort, notamment chez les jeunes. Et si la résistance au tout-numérique commençait par des festivals comme celui-ci ?

Une chose est sûre : le Summer of Ludd a le mérite de poser les bonnes questions, même si les réponses restent à inventer.

Sources :
  • Ars Technica

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