Une startup allemande propose des nettoyages gratuits à New York en échange d’enregistrements vidéo pour entraîner des robots domestiques. Mais la vie privée est-elle vraiment protégée ?
UNE OFFRE INHABITUELLE : NETTOYAGE GRATUIT EN ÉCHANGE D’ENREGISTREMENTS
Une startup allemande propose aux habitants de New York un service de nettoyage de maison gratuit, mais avec une condition surprenante : des caméras portées par des professionnels enregistrent chaque geste effectué. Ces images serviront à entraîner des robots capables de nettoyer tout seuls. L’offre est lancée par MicroAGI, une entreprise décrite comme « une équipe d’ingénieurs, chercheurs et opérateurs dont la mission est d’accélérer l’intelligence artificielle incarnée ».
Le service est accessible via une nouvelle application appelée Shift. Depuis le 28 mai, la startup diffuse des vidéos promotionnelles sur les réseaux sociaux, dont une mettant en scène l’hymne new-yorkais Empire State of Mind, interprété par Jay-Z et Alicia Keys. Sur le site de l’application, il est écrit que Shift connecte les New-Yorkais à des nettoyeurs professionnels de confiance, gratuitement, en échange de l’enregistrement de vidéos en première personne pour « aider à former la prochaine Génération de robots domestiques ».
COMMENT ÇA MARCHE ? DÉROULEMENT D’UNE SESSION DE NETTOYAGE
Pour réserver un nettoyage gratuit, il faut remplir un formulaire sur l’application Shift. Celui-ci demande des informations comme un numéro de téléphone, une adresse e-mail, l’adresse du domicile et des instructions d’accès. Chaque session dure environ deux heures. Une fois le nettoyage terminé, les vidéos enregistrées sont censées être utilisées pour entraîner les algorithmes des robots.
Sur le site de Shift, il est précisé qu’il n’y a pas de piège pour les clients. Pourtant, la FAQ de l’application indique que la réservation nécessite de fournir des informations de paiement. De plus, les utilisateurs s’exposent à des frais s’ils annulent leur rendez-vous moins de 24 heures à l’avance ou s’ils ne sont pas disponibles pour laisser entrer les nettoyeurs à l’heure convenue. Les conditions générales de l’application précisent également que la plateforme n’est pas responsable en cas de dégâts matériels, de vol ou de blessures pendant le nettoyage.
PROTECTION DES DONNÉES : ANONYMISATION AUTOMATIQUE, MAIS JUSQU’OÙ ?
Du côté de la vie privée, le site de Shift promet que les noms, visages et autres informations personnelles sont automatiquement anonymisés. Les détails sensibles sont floutés avant même d’être utilisés. La politique de confidentialité de l’entreprise précise qu’elle utilise des modèles d’apprentissage automatique avancés fonctionnant directement sur des lunettes intelligentes ou des appareils de capture vidéo. Ces modèles effectuent des transformations irréversibles comme le floutage automatique des visages et la dissimulation des identifiants avant que les données ne soient envoyées vers les serveurs cloud de la société.
Cependant, rien n’est dit sur la possibilité pour les clients de demander la suppression des vidéos de leur domicile des jeux de données utilisés pour entraîner les robots. Il reste aussi à vérifier si les techniques d’anonymisation de Shift suffisent à empêcher l’identification des maisons ou des objets personnels dans les jeux de données.
POURQUOI OFFRIR DES NETTOYAGES GRATUITS ? LE MODÈLE ÉCONOMIQUE CACHÉ
Selon le site de Shift, l’offre de nettoyage gratuit est temporaire et limitée dans le temps. La startup couvre elle-même les coûts des nettoyeurs professionnels pour collecter des données précieuses. La politique de confidentialité de l’entreprise indique que le cœur de son activité est la collecte de données pour l’entraînement en robotique.
Cette opération sert aussi de leurre pour recruter des volontaires. En effet, l’application Shift permet aussi de gagner de l’argent en portant un système de caméra fixé sur la tête pour enregistrer des vidéos de tâches ménagères ou professionnelles du quotidien. Les contributeurs sont payés 20 dollars de l’heure, avec des bonus possibles. Une vidéo promotionnelle sur les nettoyages gratuits montre Harry Kilberg, directeur général de l’entreprise aux États-Unis, affirmant que la plateforme rémunère déjà « des dizaines de milliers de personnes » dans 15 pays pour enregistrer leurs activités quotidiennes.
UNE NOUVELLE TENDANCE : PAYER LES GENS POUR ENREGISTRER LEURS TÂCHES QUOTIDIENNES
MicroAGI n’est pas la seule entreprise à recruter des particuliers pour enregistrer leurs tâches quotidiennes. D’autres startups comme Encord et Micro1 adoptent la même stratégie. Selon le MIT Technology Review, Micro1 a déjà embauché des milliers de travailleurs sous contrat dans plus de 50 pays, dont l’Inde, le Nigeria et l’Argentine.
Le site de Shift suggère que MicroAGI mène une campagne de recrutement agressive à New York. Des dizaines d’articles de blog ciblent spécifiquement les étudiants des universités et collèges de la ville, les enseignants, les travailleurs de la restauration et de la livraison, ainsi que les habitants de certains quartiers. Parallèlement, l’entreprise a publié des annonces sur Craigslist pour attirer les résidents d’autres villes américaines comme Boston.
Le fondateur et PDG de MicroAGI, Bercan Kilic, a évoqué l’expansion de l’application Shift dans d’autres villes, notamment Londres, Munich et Zurich.
LES CHIFFRES D’UNE STRATÉGIE AMBITIEUSE
Le site principal de l’application Shift, dédié au recrutement de contributeurs, indique que plus de 10 000 opérateurs ont déjà été payés collectivement plus de 5 millions de dollars au cours du premier trimestre de l’exercice 2026. Cette somme représente une moyenne de 500 dollars par opérateur sur trois mois. MicroAGI se positionne ainsi comme l’une des dernières startups connues à payer des gens ordinaires pour enregistrer leurs tâches quotidiennes et fournir des données d’entraînement aux robots.
UNE QUESTION DE CONFIANCE : LES CLIENTS SONT-ILS VRAIMENT PROTÉGÉS ?
Malgré les promesses d’anonymisation, des doutes persistent sur la sécurité des données personnelles. Le site de Shift affirme que les visages et les informations sensibles sont floutés, mais il n’existe aucune garantie que ces mesures suffisent à protéger l’intimité des clients. Qui plus est, les conditions générales de l’application excluent toute responsabilité en cas de problème pendant le nettoyage, ce qui soulève des questions sur la transparence et la protection des utilisateurs.
En résumé, cette offre de nettoyage gratuit cache une collecte massive de données pour l’intelligence artificielle. Si l’anonymisation est présentée comme une solution, son efficacité reste à prouver. Les clients doivent donc être conscients des risques avant de participer à cette expérience.
LA TECHNOLOGIE DERRIÈRE L’OPÉRATION : FLUTAGE AUTOMATIQUE ET TRAITEMENT LOCAL
Pour garantir une certaine confidentialité, Shift utilise des modèles d’apprentissage automatique avancés directement sur les appareils de capture vidéo, comme des lunettes intelligentes. Ces modèles effectuent un floutage automatique des visages et des identifiants avant que les données ne soient envoyées vers les serveurs cloud. L’entreprise affirme que ces transformations sont irréversibles, ce qui signifie que les données brutes ne peuvent pas être récupérées une fois le floutage appliqué.
Cependant, cette méthode ne garantit pas une protection absolue. Par exemple, des éléments comme des meubles, des décorations ou des objets personnels pourraient encore permettre d’identifier un domicile dans les jeux de données. De plus, l’application ne précise pas si les clients peuvent demander la suppression de leurs vidéos des ensembles de données d’entraînement.
LES ALTERNATIVES : D’AUTRES STARTUPS DANS LA MÊME LOGIQUE
MicroAGI n’est pas un cas isolé. D’autres entreprises comme Encord et Micro1 fonctionnent sur le même principe : recruter des travailleurs pour enregistrer des tâches quotidiennes en échange d’une rémunération. Micro1, par exemple, a déjà embauché des milliers de personnes dans plus de 50 pays, selon le MIT Technology Review. Ces startups misent sur la collecte de données pour entraîner des robots et autres systèmes d’intelligence artificielle.
Cette tendance soulève des questions éthiques et pratiques. Jusqu’où peut-on aller pour obtenir des données d’entraînement ? Comment garantir la vie privée des participants ? Les réponses à ces questions détermineront l’avenir de ces modèles économiques.
L’AVENIR DE SHIFT : EXPANSION ET NOUVEAUX MARCHÉS
MicroAGI semble déterminée à étendre son application Shift à l’international. Après New York et Boston, le fondateur de l’entreprise a évoqué un lancement prochain dans des villes comme Londres, Munich et Zurich. Cette expansion s’accompagne d’une campagne de recrutement ciblée, notamment auprès des étudiants et des travailleurs de la restauration et de la livraison.
L’objectif est clair : collecter un maximum de données pour entraîner les robots domestiques de demain. Mais cette stratégie pose la question de la durabilité du modèle. Combien de temps les gens accepteront-ils de participer à cette collecte de données en échange d’un service gratuit ? Et surtout, comment garantir que leurs droits à la vie privée seront respectés ?
VERDICT : UNE OFFRE ALLÉCHANTE, MAIS DES RISQUES À MESURER
L’offre de nettoyage gratuit par Shift est séduisante, surtout dans une ville comme New York où les services sont coûteux. Cependant, les risques pour la vie privée et l’absence de garanties sur la suppression des données devraient inciter à la prudence. Les clients doivent peser le pour et le contre avant de participer à cette expérience.
En fin de compte, cette initiative illustre une tendance croissante : l’utilisation de services gratuits en échange de données personnelles pour entraîner des intelligences artificielles. Une question reste en suspens : jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour bénéficier de ces services ?
- Ars Technica
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