Soixante ans après son naufrage au large du Canada, l'épave du Quest livre ses premiers clichés. Ce navire mythique d'Ernest Shackleton abrite désormais un écosystème marin inattendu.
LE QUEST, NAVIRE MYTHIQUE DE SHACKLETON
En 2024, la découverte de l'épave du Quest avait marqué les esprits. Ce navire, célèbre pour avoir servi l'explorateur polaire Sir Ernest Shackleton lors de sa dernière expédition, a sombré en 1962. La Société géographique royale du Canada (RCGS) vient de publier les premières images de l'épave, plus de soixante ans après son naufrage, dans le magazine Canadian Geographic.
Shackleton, lui, est surtout connu pour son expédition ratée sur l'Endurance, piégé dans les glaces en 1914 et coulé. Pourtant, Shackleton et son équipage avaient survécu contre toute attente. L'épave de l'Endurance avait d'ailleurs été retrouvée en 2022. À son retour en Angleterre, Shackleton découvrit que le pays était plongé dans la Première Guerre mondiale, et beaucoup de ses hommes s'étaient engagés. Trop âgé pour le service actif, il accumulait les dettes à cause de l'expédition de l'Endurance et gagnait sa vie en donnant des conférences.
Malgré tout, il rêvait d'une nouvelle expédition vers l'océan Arctique, au nord de l'Alaska, pour explorer la mer de Beaufort. Il obtint des fonds grâce à un ancien camarade de classe, John Quillier Rowett.
UNE EXPÉDITION QUI TOURNE AU DRAME
Shackleton acheta un baleinier norvégien en bois, le Foca I, rebaptisé Quest par son épouse Emily. Lorsque le gouvernement canadien retira son soutien, la mission fut redirigée vers l'Antarctique, et le Quest subit une refonte complète. Le navire fut équipé d'un nouveau roof, d'un nid-de-pie chauffé, d'un poste radio, d'un odographe pour tracer automatiquement la route, d'un appareil de sondage en profondeur Lucas, d'une collection d'appareils photo et de Matériel photographique, et même d'un petit avion.
L'expédition du Quest vers l'Antarctique prit la mer en 1921. Shackleton ne put jamais atteindre sa destination : il tomba malade fin décembre, alors que le navire s'apprêtait à quitter Rio de Janeiro, au Brésil. Il avait commencé à boire beaucoup pour « atténuer la douleur », bien qu'il ne consommait généralement pas d'alcool en mer. Le Quest atteignit la Géorgie du Sud le 4 janvier 1922, et Shackleton écrivit sa dernière entrée dans son journal avant de se retirer pour la nuit.
Ernest Shackleton mourut à bord du Quest en 1922. Quarante ans plus tard, le navire sombra au large de la côte atlantique du Canada. À 2 heures du matin, il se plaignait de douleurs au dos et demandait des antidouleurs. Le médecin du bord, Alexander Macklin, lui suggéra de mener une vie plus normale. Shackleton lui demanda ce qu'il devait abandonner. « Principalement l'alcool, patron, je ne pense pas que cela vous convienne », répondit le médecin. Peu après, Shackleton eut une violente crise et mourut. La cause officielle du décès fut une thrombose coronaire. Son corps fut enterré dans un cimetière norvégien à Grytviken, sa tombe marquée par une simple croix (remplacée plus tard par une colonne de granit).
L'expédition fut écourtée. Quelques articles scientifiques et travaux géologiques utiles en furent issus, mais globalement, les résultats de l'expédition furent mineurs.
LE QUEST, NAVIRE POLYVALENT AUX DESTINS VARIÉS
Le Quest fut encore modifié à plusieurs reprises au cours de son existence. Dans les années 1930, il participa à plusieurs expéditions et missions de sauvetage. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il servit dans la Marine royale canadienne comme dragueur de mines et cargo léger, avant de reprendre ses opérations commerciales de chasse aux phoques après la guerre. C'est lors d'une de ces expéditions de chasse aux phoques, le 5 mai 1962, que le petit navire robuste fut percé par la glace et coula, subissant le même sort que l'Endurance des décennies plus tôt. Comme pour l'Endurance, tout son équipage survécut.
LA DÉCOUVERTE DE L'ÉPAVE : UNE CHASSE AU TRÉSOR MODERNE
La RCGS a mené l'effort pour localiser l'épave, investissant quelque 365 000 dollars dans le projet. Le PDG John Geiger a dirigé les recherches, qui ont d'abord consisté à fouiller les journaux de bord, les registres de navigation et autres documents du navire. Les 23 membres d'équipage ont dû affronter un épais brouillard et des problèmes d'équipement après avoir quitté le port le 5 juin. Leur patience fut récompensée après 17 heures de balayage du fond marin avec un sonar : Geiger repéra une forme étrange apparaître à l'écran, identifiée sans ambiguïté comme le Quest.
Cette dernière mission, menée en partenariat avec l'Institut océanographique de Woods Hole (WHOI), a utilisé un véhicule télécommandé Falcon et un submersible profond ALVIN pour explorer davantage le site de l'épave, lancée le 2 juillet. Ces images sont les premières d'une série à venir. L'équipe prévoit à terme de créer une réplique numérique en 3D du site de l'épave grâce à la technologie de photogrammétrie sous-marine.
Les premières images sonar de 2024 avaient laissé espérer que l'état général du navire était bon. Les nouvelles images révèlent cependant que le Quest est dans un état bien plus dégradé que prévu : des filets de pêche, des bouées et d'autres engins de chalutage sont accrochés à la poupe et à une grande partie de la coque tribord. La superstructure du pont est entièrement manquante, bien que le pont en aluminium soit toujours attaché.
UN ÉCOSYSTÈME MARIN INESPÉRÉ
Antoine Normandin, directeur de recherche de l'expédition, a d'abord été déçu par l'état du navire. Puis il a réalisé que « le Quest est désormais une expérience scientifique à part entière », a-t-il déclaré à Canadian Geographic.
Kirstin Meyer-Kaiser, biologiste au WHOI, a expliqué au même magazine que l'épave du Quest s'est transformée en un écosystème marin florissant. Les structures et matériaux encore intacts abritent désormais une vie marine variée : des coraux mous se regroupent autour de la proue, et des espèces menacées comme la loquette tachetée y ont trouvé refuge. « Ce qui est vraiment fascinant, c'est que l'impact de l'histoire humaine crée un habitat », a-t-elle déclaré. « Nous augmentons la biodiversité à l'échelle locale de l'épave, et peut-être même à l'échelle régionale, car elle pourrait servir de tremplin pour que certaines espèces se propagent. »
LE FUTUR : UNE CARTOGRAPHIE EN 3D DE L'ÉPAVE
L'équipe prévoit de créer une réplique numérique en 3D du site de l'épave grâce à la technologie de photogrammétrie sous-marine. Cette méthode permet de reconstruire un modèle précis à partir de milliers de photos prises sous l'eau. Les données recueillies serviront aux scientifiques pour étudier l'évolution de l'épave et son impact sur l'écosystème marin.
Les images actuelles ne sont qu'un début : d'autres clichés et analyses sont prévus pour les mois à venir. L'objectif est de mieux comprendre comment une épave peut devenir un écosystème à part entière et comment elle influence la vie marine environnante.
POURQUOI CETTE DÉCOUVERTE EST IMPORTANTE
La découverte de l'épave du Quest et la transformation de ce navire en écosystème marin illustrent l'impact inattendu de l'histoire humaine sur l'environnement. Alors que les épaves sont souvent perçues comme des vestiges du passé, elles peuvent aussi devenir des refuges pour la biodiversité. Cette découverte rappelle également l'héritage d'Ernest Shackleton, explorateur dont les expéditions, bien que parfois marquées par des échecs, ont laissé une empreinte durable dans l'histoire de l'exploration polaire.
Pour les scientifiques, cette épave est une mine d'informations. Elle permet d'étudier l'évolution des matériaux sous l'eau, l'impact des activités humaines sur les écosystèmes marins, et la manière dont la vie s'adapte à ces nouveaux habitats. À l'heure où les océans sont de plus en plus menacés, ces découvertes pourraient aider à mieux comprendre comment protéger et préserver ces milieux fragiles.
CE QU'IL FAUT RETENIR
L'épave du Quest, navire mythique d'Ernest Shackleton, a été redécouverte plus de soixante ans après son naufrage. Bien que dans un état plus dégradé que prévu, elle abrite désormais un écosystème marin florissant. Les scientifiques prévoient de créer une réplique numérique en 3D du site pour étudier son impact sur la biodiversité. Cette découverte rappelle l'importance de préserver les océans et leur rôle dans la régulation du climat.
- Ars Technica
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