Entre méga-investissements et tensions géopolitiques, l'Europe tente de rattraper son retard en intelligence artificielle. Trump pourrait bien être son meilleur allié malgré lui.
LA PEUR D'ÊTRE COINCÉ AVEC L'IA AMÉRICAINE
Début juin, lors du salon VivaTech à Paris, une angoisse dominait les discussions : celle de se retrouver prisonnier de l'intelligence artificielle américaine, façonnée par des valeurs étrangères. Pendant que les États-Unis et la Chine s'affrontent dans une course aux armements technologiques, la France et l'Allemagne, fières de leur savoir-faire industriel, se sentent mises de côté. Non seulement elles veulent faire entendre leur voix, mais elles préparent déjà des plans concrets pour inverser la tendance. Si vous jouiez à un jeu où il fallait boire à chaque fois qu'on entend le mot « souveraineté », vous seriez ivre en trois heures.
L'EUROPE FACE À UNE GUERRE DES INVESTISSEMENTS
Après des décennies à couvrir l'innovation technologique, une statistique m'a été répétée plusieurs fois la semaine dernière : le dernier levée de fonds d'Anthropic, à 65 milliards de dollars, dépasse à lui seul l'ensemble des investissements consentis l'an dernier dans les startups européennes et britanniques spécialisées en IA. Les chiffres officiels de l'Union européenne confirment cette tendance. Les États-Unis captent l'essentiel des financements, tandis que l'Europe se contente de miettes. Pourtant, les optimistes voient dans les nouveaux fonds européens, les collaborations en hausse et les technologies de nouvelle Génération des raisons d'espérer. Et parmi ces raisons, un nom revient souvent : Donald Trump.
MACRON ET TRUMP : DEUX MOTEURS POUR L'IA EUROPÉENNE
Le salon VivaTech a coïncidé avec le sommet du G7 à Évian-les-Bains, où le président français Emmanuel Macron a sermonné les dirigeants de l'IA sur la question de la souveraineté. « Si les États-Unis continuent sur leur voie d'une IA nationaliste, la France prendra les mesures nécessaires pour se débrouiller seule », a-t-il déclaré. Aiden Gomez, PDG de Cohere (basé à Toronto), a également insisté sur l'urgence de la situation. « Nous devons veiller à ce qu'une démocratie occupe la deuxième place mondiale, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui », a-t-il expliqué. « Je pense que le G7 comprend qu'il nous faut une chaîne d'approvisionnement diversifiée de fournisseurs d'IA. »
100 MILLIARDS D'EUROS POUR UNE IA EUROPÉENNE
Emmanuel Macron a déjà obtenu des résultats avec son initiative « Choose France ». Plus de 100 milliards d'euros ont été promis pour moderniser l'infrastructure IA du pays, dont 75 milliards engagés par SoftBank pour construire d'immenses centres de données en France, sous réserve des autorisations nécessaires. Du côté des collaborations, Cohere tente de tisser un réseau de partenariats internationaux, en commençant par un accord avec l'entreprise allemande Aleph Alpha. L'objectif ? Mettre en commun les ressources techniques et infrastructurelles pour une approche « souveraineté d'abord ». « Il y a quelques semaines, j'étais avec le roi d'Espagne pour signer un protocole d'accord avec Indra, la plus grande entreprise technologique espagnole », précise Gomez.
PROJET TAPESTRY : L'IA EUROPÉENNE DE DEMAIN
Yann LeCun, pionnier de l'IA et ancien scientifique en chef de Meta, travaille sur le Project Tapestry, un ambitieux projet associant gouvernements et industriels pour créer un modèle de base de pointe. « Les gouvernements du monde entier veulent une IA souveraine », explique-t-il. « La seule façon que je vois pour y parvenir est de développer un modèle de base ouvert et gratuit, sur lequel chacun pourrait construire son propre assistant spécialisé, adapté à sa langue, sa culture, ses valeurs et ses biais politiques. »
TRUMP, CET ACCÉLÉRATEUR INVOLONTAIRE
Tous ces projets semblent raisonnables, mais ils rappellent étrangement les échecs passés de l'Europe à hisser sa tech au niveau mondial. Pourtant, en 2026, un nouvel élément change la donne : les politiques maladroites de l'administration Trump, qui rendent le statu quo tout simplement intolérable. Depuis des générations, les États-Unis attiraient les meilleurs scientifiques européens. Aujourd'hui, ces derniers se sentent indésirables. Les inscriptions d'Européens dans les universités américaines sont en baisse. Jakob Uszkoreit, PDG de la biotech Inceptive, constate que dès la fin du premier mandat de Trump, il a vu des talents quitter les États-Unis, une tendance qui s'est accélérée sous l'administration actuelle.
Pour Uszkoreit, il suffirait de peu pour vider les États-Unis de ces cerveaux européens. « Je pourrais sans problème monter une équipe de stars européennes, dont beaucoup quitteraient leurs postes très bien payés dans les laboratoires d'IA américains, à condition de deux choses : des incitations personnelles raisonnables et la possibilité de faire leur meilleur travail », explique-t-il. Uszkoreit et Gomez incarnent d'ailleurs ce que les États-Unis risquent de perdre si les chercheurs étrangers ne viennent plus : ils font partie des huit coauteurs de l'article fondateur sur les Transformers, qui a donné naissance à l'IA générative. Sept des huit étaient nés à l'étranger.
CLAUDE FABLE SOUS EMBARGO : LA DERNIÈRE ÉTINCELLE
Début juin, l'administration Trump a peut-être offert à l'Europe le plus grand argument pour accélérer son propre écosystème. Elle a tenté de limiter l'accès au puissant modèle Claude Fable d'Anthropic en le plaçant sous un régime strict de contrôle des exportations, interdisant ainsi son accès aux étrangers. Peu importe si cette mesure était justifiée : pour l'Europe, c'était un signal d'alarme. Une entreprise étrangère ne peut pas bâtir un modèle économique stable autour de Claude ou d'un autre modèle américain si le gouvernement américain peut, à tout moment, en bloquer l'accès. Pire encore, cette restriction s'applique même aux étrangers travaillant chez Anthropic, y compris ceux qui ont contribué au développement de Fable . Anthropic a rapidement retiré le modèle du marché, mais le message était clair : l'Europe ne peut plus compter sur les entreprises américaines.
Michael Förtsch, PDG de la startup de puces Qant, confirme : « Les contrôles d'exportation éphémères sur Fable ont déclenché une discussion entièrement nouvelle sur la souveraineté en Europe. »
UNE EUROPE RÉVEILLÉE PAR LA MENACE TRUMP
« L'Europe s'était endormie dans une situation très fiable, bien alignée, presque hégémonique », analyse Uszkoreit. « Les États-Unis viennent de montrer clairement que, dans le nouvel ordre mondial, cette époque est révolue. » L'Europe n'a plus le choix : elle doit poursuivre sa quête d'une IA souveraine.
LE DILEMME EUROPÉEN : RÊVE OU RÉALITÉ ?
Pourtant, construire la deuxième meilleure IA au monde relève presque de l'utopie. Plus de vingt pays devraient collaborer étroitement, surmonter leurs réflexes continentaux qui étouffent l'innovation avec des réglementations étouffantes, et attirer des sommes d'investissement sans précédent. Plus que tout, l'Europe doit passer d'une mentalité d'aversion au risque à une culture de l'audace, comme celle des projets « moonshot ». Mais Macron a déjà fait un premier pas. Son initiative « Choose France » a permis de mobiliser plus de 100 milliards d'euros, dont 75 milliards promis par SoftBank pour des data centers géants en France. Reste à savoir si cette énergie suffira à combler le retard face aux géants américains et chinois.
L'HEURE DES CHOIX POUR L'EUROPE
L'Europe a-t-elle les moyens de ses ambitions ? Les investissements massifs, les partenariats internationaux et les talents disponibles pourraient bien lui donner une chance. Mais le défi est colossal : créer une IA qui reflète les valeurs européennes, tout en rivalisant avec des modèles déjà bien établis. Une chose est sûre : avec ou sans Trump, l'Europe ne peut plus se permettre de dépendre des États-Unis pour son avenir technologique. La course à la souveraineté IA est lancée, et le temps presse.
- Wired AI
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