En 2020, l’Inde a ouvert son secteur spatial aux entreprises privées. Six ans plus tard, Skyroot Aerospace s’apprête à lancer sa fusée Vikram-1 en orbite. Une première historique pour le pays.

L'INDE OUVRE SON ESPACE AUX ENTREPRISES PRIVÉES

En 2020, le gouvernement indien a pris une décision historique : il a autorisé les entreprises privées à construire leurs propres fusées, à obtenir des autorisations de lancement et même à utiliser les installations gérées par l’État. Cette réforme visait à répondre à l’essor des industries spatiales commerciales aux États-Unis et en Chine, qui jouaient déjà un rôle majeur dans le domaine spatial mondial.

SKYROOT AEROSPACE : LA STARTUP QUI VEUT RÉVOLUTIONNER L'ESPACE INDIEN

Parmi les acteurs privés émergents, Skyroot Aerospace se distingue comme l’entreprise la plus prometteuse. Selon son cofondateur et PDG, Pawan Kumar Chandana, sa fusée Vikram-1 pourrait décoller dans les prochains mois. Récemment, la startup a levé 60 millions de dollars, portant sa valorisation à 1,1 milliard de dollars. Une somme qui lui permettra d’accélérer ses efforts commerciaux.

UNE VOCATION ENTREPRENEURIALE NÉE D'UN RÊVE D'ENFANCE

Chandana, diplômé de l’Institut indien de technologie en 2012, a d’abord travaillé pour l’agence spatiale indienne, l’ISRO. Mais en 2018, il a décidé de quitter ce poste stable pour fonder Skyroot. Son ambition ? Créer une entreprise capable de rendre l’accès à l’espace plus accessible, inspiré par les succès de SpaceX et de Rocket Lab. « Depuis l’école, je rêvais de devenir entrepreneur », confie-t-il. « Le monde avait besoin de plus d’accès à l’espace. »

« Si je n’avais pas créé Skyroot maintenant, les concurrents américains, chinois ou européens nous auraient devancés. » — Pawan Kumar Chandana

POURQUOI QUITTER UN POSTE À L'ISRO POUR SE LANCER ?

Chandana savait que l’Inde manquait d’une industrie spatiale purement commerciale, mais il était convaincu que le pays disposait de tous les atouts nécessaires : des ingénieurs talentueux, une base de fournisseurs solide, des ports spatiaux gouvernementaux et une position géographique avantageuse près de l’équateur. Pourtant, quitter l’ISRO représentait un risque majeur. Rien ne garantissait que l’Inde autoriserait les entreprises privées à lancer des fusées ou à transporter des charges utiles gouvernementales. Mais il a préféré prendre ce risque plutôt que de laisser les autres pays prendre de l’avance.

Avec un autre scientifique de l’ISRO, Naga Bharath Daka, il a fondé Skyroot en juin 2018 à Hyderabad. À l’époque, l’échec semblait être la seule issue probable.

UNE STRATÉGIE SIMPLE POUR ALLER VITE : LE CARBURANT SOLIDE

Pendant les deux premières années, une petite équipe a travaillé sur des concepts et des designs. Leur choix s’est rapidement porté sur un moteur à propergol solide pour le premier étage de la fusée. Pourquoi ? Parce qu’ils maîtrisaient parfaitement cette technologie et qu’elle offrait la voie la plus directe vers le pas de tir. « Nous voulions arriver à une fusée orbitale en quelques années », explique Chandana. « L’Inde a un écosystème solide dans ce domaine. Avec des lanceurs de petite taille, ils seront jetables. Et toute l’architecture doit être conçue pour une production de masse. Nous avons optimisé pour le temps de Développement le plus court et le coût par lancement le plus bas. »

VIKRAM-S : LE TEST QUI A TOUT CHANGÉ

Pour valider leur technologie, Skyroot a développé une version suborbitale de sa fusée, baptisée Vikram-S. Entre 2020 et 2022, l’entreprise a construit et lancé cette fusée de 6 mètres de haut. En novembre 2022, le vol a été un succès : la fusée a atteint une altitude de 90 mètres, confirmant la plupart des hypothèses de Skyroot pour sa future fusée orbitale, la Vikram-1. Mieux encore, ce test a été réalisé avec un budget minimal : seulement 15 millions de dollars levés quelques semaines avant le lancement.

VIKRAM-1 : LA FUSÉE QUI POURRAIT MARQUER L'HISTOIRE

Trois fois plus haute que Vikram-S, la fusée Vikram-1 est composée de trois étages à propergol solide. Elle est conçue pour placer près d’une demi-tonne de charge utile en orbite basse. Sa structure est principalement fabriquée en composites carbone, un matériau léger et résistant. Chaque étage est propulsé par une série de moteurs de la famille Kalam.

Le premier étage utilise un seul moteur Kalam-1000, qui développe une poussée de 1 000 kN, soit environ 220 000 livres. « Un seul moteur simplifie énormément la conception par rapport à une architecture traditionnelle avec plusieurs moteurs à propergol liquide dans le premier étage », précise Chandana. « Cela simplifie la fabrication et les tests. C’était l’idéal pour gagner du temps. »

UN DÉFI DE TAILLE : INTÉGRER TOUS LES SYSTÈMES

Concevoir les composants individuels de la fusée, comme les moteurs, l’avionique ou les systèmes de séparation, n’a pas été trop compliqué. Mais les assembler en un seul véhicule et tester l’ensemble du système s’est révélé « très, très difficile ». Pourtant, après des années de travail, Skyroot est désormais en phase finale de tests. Le premier lancement pourrait avoir lieu dès cet été.

Chandana reste prudent : « C’est un vol d’essai. Statistiquement, le premier lancement d’une entreprise privée échoue presque toujours. Réussir avec tous les nouveaux systèmes est très difficile. Mais je pense avoir fait tout ce qui était possible pour que ce premier vol se passe bien. »

« Le premier lancement d’une entreprise privée échoue presque toujours. »

UN RISQUE QUI A PAYÉ : SKYROOT DEVIENT UN LEADER

Le pari de Chandana de fonder Skyroot avant même que l’Inde n’ouvre officiellement son industrie spatiale aux privés s’est avéré payant. Aujourd’hui, l’entreprise semble avoir une longueur d’avance sur ses concurrents indiens, comme Agnikul Cosmos. Et le gouvernement indien soutient désormais activement cette industrie émergente.

L'INDE VEUT CONQUÉRIR 10 % DU MARCHÉ SPATIAL MONDIAL D'ICI 2030

Le ministre indien des Sciences et de la Technologie, Jitendra Singh, a fixé un objectif ambitieux : porter la part de l’Inde dans l’économie spatiale mondiale de 2 % à 10 % d’ici 2030. Le Premier ministre Narendra Modi a même demandé à l’industrie de passer de cinq lancements annuels à cinquante avant la fin de la décennie. Pour y parvenir, des entreprises comme Skyroot devront jouer un rôle clé.

VIKRAM-1 : UNE ÉTAPE VERS DES FUSÉES RÉUTILISABLES ET PLUS PUISSANTES

Avec les fonds récemment levés, Skyroot prévoit de continuer à développer sa gamme de fusées Vikram. À terme, l’entreprise envisage de construire des véhicules plus grands, équipés de moteurs à propergol liquide. « Nous parlons quotidiennement avec des clients », explique Chandana. « Nous savons à quel point il est difficile d’avoir un accès réel, régulier et abordable à l’espace. C’est le problème que nous cherchons à résoudre. »

Son ambition ? Exploiter des véhicules beaucoup plus grands, entièrement réutilisables, de manière régulière, avec une cadence quotidienne depuis plusieurs pays. « C’est l’aspiration de l’entreprise », conclut-il.

UNE RÉVOLUTION SPATIALE EN MARCHE

Avec le lancement imminent de Vikram-1, l’Inde pourrait bien entrer dans une nouvelle ère spatiale. Une ère où les entreprises privées joueront un rôle central, aux côtés des agences gouvernementales. Une ère où l’accès à l’espace deviendra plus accessible, plus rapide et moins coûteux. Et Skyroot Aerospace en est le fer de lance.

Si le vol orbital de Vikram-1 réussit, ce sera une preuve que l’Inde peut rivaliser avec les grandes puissances spatiales. Une preuve que les rêves d’enfance peuvent devenir réalité.

Sources :
  • Ars Technica

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