En 2024, les lanceurs spatiaux s’affrontent pour dominer l’orbite terrestre. Entre réutilisabilité, nouveaux acteurs et records de réutilisation, le ciel n’a jamais été aussi disputé.

DEUX LANCEMENTS HISTORIQUES EN ASIE DÈS CE WEEK-END

Les prochains jours s’annoncent chargés dans le domaine spatial. Deux lancements majeurs sont prévus en Asie, avec des technologies radicalement différentes. D’abord, Long March 10B, une fusée chinoise de taille moyenne dont le premier étage est réutilisable, tentera un atterrissage sur une plateforme en mer après son décollage vendredi. Puis, dès dimanche, la société indienne privée Skyroot pourrait réaliser le premier vol de sa fusée Vikram-1, marquant une étape clé pour l’industrie spatiale indienne.

L’ALLEMAGNE REVIENT À LA CHARGE AVEC UNE FUSÉE QUI A FAILLI BRÛLER

Presque deux ans après qu’un incendie ait ravagé le premier étage de sa fusée RFA One lors d’un test au sol, la société allemande Rocket Factory Augsburg se prépare à tenter un nouveau décollage depuis le SaxaVord Spaceport en Écosse. La fenêtre de lancement s’ouvrira le 10 août, selon l’annonce officielle du site. L’incident de 2022 avait marqué un coup d’arrêt brutal pour le projet, mais l’entreprise a depuis renforcé ses procédures de sécurité.

LA DERNIÈRE FUSÉE PEGASUS DÉCOLLE POUR SA MISSION DE SAUVEGARDE

Après seulement sept ans d’utilisation, la fusée Pegasus XL a réalisé son dernier vol le 4 juillet. Elle a placé en orbite le satellite Link d’une demi-tonne pour Katalyst Space Technologies, une mission cruciale pour rehausser l’orbite du satellite NASA Swift. L’opération a été menée depuis le Ronald Reagan Space and Missile Test Range sur l’atoll de Kwajalein, dans le Pacifique. Le choix de cette base s’explique par l’orbite inhabituellement basse de Swift, inclinée à seulement 20,6 degrés par rapport à l’équateur. Un décollage depuis la Floride aurait nécessité une fusée bien plus puissante et coûteuse.

La fusée Pegasus, déployée pour la première fois en 1990, a définitivement pris sa retraite après 34 ans de service.

LA FORCE SPATIALE AMÉRICAINE INNOVE AVEC UNE « ÉTAGE DE POUSSÉE » RÉVOLUTIONNAIRE

La société Impulse Space développe Helios, un étage de poussée capable de fournir jusqu’à 9 km/s de delta-V à un satellite. Cet équipement permet de propulser rapidement un engin depuis une orbite basse jusqu’à une orbite géostationnaire, située à 36 000 km d’altitude. En pratique, cela transforme une fusée moyenne comme le Falcon 9 de SpaceX en un lanceur bien plus puissant. L’US Space Force a déjà signé un contrat avec Impulse Space pour fournir un service complet, incluant l’achat d’un lanceur, l’assemblage de l’étage Helios et du satellite, puis le placement en orbite.

ISAR AEROSPACE CHOISIT LE CANADA POUR SES PREMIERS DÉCOLLERS EUROPÉENS

La société allemande Isar Aerospace a annoncé la signature d’un accord avec Maritime Launch Services, basé à Halifax, pour construire un complexe dédié à sa fusée Spectrum sur le site de Canso, en Nouvelle-Écosse. Cette fusée à deux étages est conçue pour transporter des satellites de petite et moyenne taille. Isar Aerospace, qui possède déjà un site de lancement en Norvège, a créé une filiale canadienne pour mener à bien ce projet. Les premiers lancements pourraient avoir lieu d’ici 2028, avec un investissement estimé à 100 millions de dollars pour aménager la plateforme de lancement.

Le Canada, qui ne possède pas encore de capacité de lancement autonome, mise sur des fusées étrangères pour développer sa souveraineté spatiale.

ATLAS V : LA FIN D’UNE ÈRE POUR LA FUSÉE QUI A DOMINÉ 20 ANS

La fusée Atlas V de United Launch Alliance approche de la retraite après près d’un quart de siècle de service quasi sans faille. Son dernier vol est prévu dans plusieurs années, mais une étape symbolique a été franchie le 11 juillet avec le lancement de la 29e et dernière mission pour la constellation Amazon Leo. Ce vol marquait le 110e lancement de l’Atlas V depuis son premier décollage en 2002. Six exemplaires restent en stock, destinés aux capsules Starliner de Boeing pour des missions vers la Station Spatiale Internationale. Cependant, Boeing n’utilisera probablement pas les six fusées prévues initialement, car la NASA a réduit le nombre de missions garanties de six à quatre en raison des retards répétés du programme.

ARIANEGROUP ET BEYOND GRAVITY S’ENGAGENT POUR ARIANE 6

ArianeGroup et Beyond Gravity ont signé un nouveau contrat pour la phase opérationnelle d’Ariane 6, la fusée européenne lourde. Cet accord porte sur la fourniture de 27 coiffes de charge utile pour les vols 16 à 42. Selon la mission, Ariane 6 peut être équipée d’une coiffe courte (14 mètres) ou longue (20 mètres). Le contrat, qui débutera fin 2026, représente le plus important de l’histoire de Beyond Gravity dans le domaine des lanceurs. Vingt coiffes longues et sept courtes seront produites. Barbara Frei-Spreiter, PDG de Beyond Gravity, a déclaré : « Nous sommes ravis de participer activement au déploiement d’Ariane 6 en fournissant des technologies clés. »

PANIQUE DANS L’INDUSTRIE DES PETITS SATELLITES : SPACEX RÉDUIT SES MISSIONS PARTAGÉES

« Il n’y a pas assez de conviction que le Falcon 9 sera disponible pour le marché commercial au-delà de ce qui est déjà prévu. » — Adam Spice, Rocket Lab.

ARIANEGROUP TESTE UN MOTEUR PLUS PUISSANT POUR ARIANE 6

Des détails sur une campagne de tests non annoncée ont été révélés dans des documents annuels déposés en Europe. Ces tests concernent une version améliorée du moteur Vinci de l’étage supérieur d’Ariane 6, développée au DLR Lampoldshausen en Allemagne. Cette version, capable de produire 200 kilonewtons de poussée, représente une augmentation de 11 % par rapport à l’actuelle (180 kilonewtons). Les tests, réalisés tout au long de l’année, ont inclus un essai de longue durée en octobre qui a duré 570 secondes. Ce moteur fait partie des améliorations prévues pour la configuration Ariane 6 Block 2, qui inclut également des boosters solides plus puissants (P160C) et une structure d’étage supérieur allégée.

FALCON 9 BRISE UN NOUVEAU RECORD DE RÉUTILISATION

SpaceX a battu un nouveau record de réutilisation jeudi matin en faisant décoller son booster Falcon 9 le plus utilisé pour un 36e vol. La mission Starlink 10-42 a permis d’ajouter 29 satellites supplémentaires à la constellation Starlink en orbite basse. Le booster B1067, qui a débuté sa carrière en juin 2021, a déjà participé à 22 missions, dont des vols habités pour la NASA (Crew-3 et Crew-4) et 24 lancements de satellites Starlink. Huit minutes après le décollage, il a atterri sur le drone A Shortfall of Gravitas, positionné dans l’océan Atlantique. Ce drone a réalisé son 160e atterrissage, tandis que SpaceX compte désormais 635 atterrissages de boosters à son actif.

LES FUSÉES COMMENCENT À DICTER LA CONCEPTION DES SATELLITES

Il y a seulement dix ans, personne en dehors de SpaceX ne réclamait une fusée comme Starship. Aujourd’hui, l’industrie spatiale entière attend avec impatience son entrée en service. Avec une capacité de charge utile de plus de 100 tonnes en orbite basse, cette fusée bouleverse les règles du jeu. Elle inverse même la logique traditionnelle entre l’offre et la demande des lanceurs et des opérateurs de satellites. Les concepteurs de satellites repensent désormais leurs architectures pour exploiter au maximum les capacités de Starship. Une tendance émergente est le Développement de satellites empilables et plats, comme ceux de la startup Muon Space, qui conçoit des satellites haute puissance optimisés pour les grands volumes de Starship.

« L’ère des lanceurs super-lourds va permettre de nouvelles applications et de nouvelles conceptions pour les satellites. »

BLUE ORIGIN VEUT LEVER 10 MILLIARDS DE DOLLARS POUR RIVALISER AVEC SPACEX

Blue Origin, la société spatiale fondée par Jeff Bezos, cherche à lever 10 milliards de dollars auprès d’investisseurs privés, valorisant l’entreprise à 130 milliards. Fondée en 2000, Blue Origin ambitionne de devenir un leader mondial du vol spatial en développant des fusées super-lourdes, des atterrisseurs lunaires et deux mégaconstellations. L’entreprise souhaite concurrencer SpaceX sur tous les fronts : lancement, télécommunications et centres de données spatiaux. En mars, des analystes avaient prédit que Bezos chercherait bientôt des investisseurs externes pour rivaliser financièrement avec SpaceX, dont la valorisation atteint environ 2 000 milliards après une levée de fonds de 85 milliards plus tôt cette année. Blue Origin a également besoin de ce plan pour concurrencer les options d’actions très attractives proposées par SpaceX à ses employés.

« Blue Origin doit trouver des investisseurs pour rivaliser avec les options d’actions de SpaceX, qui sont parmi les plus attractives du secteur. »

UNE NOUVELLE ÈRE POUR LES LANCEURS : CE QUI NOUS ATTEND D’ICI 2028

Les prochaines années s’annoncent décisives pour l’industrie spatiale. Plusieurs tendances majeures se dessinent. D’abord, la réutilisabilité des fusées devient la norme, avec des records de réutilisation battus chaque mois. Ensuite, de nouveaux acteurs comme Isar Aerospace ou Rocket Factory Augsburg émergent en Europe, tandis que des pays comme l’Inde renforcent leur position. Enfin, les capacités de charge utile des lanceurs, notamment avec Starship, vont permettre de repenser entièrement la conception des satellites. Les missions partagées, autrefois plébiscitées, pourraient devenir rares si SpaceX recentre ses ressources sur ses propres projets. Dans ce contexte, l’Europe tente de rattraper son retard avec Ariane 6, tandis que l’Amérique mise sur l’innovation privée pour conserver sa domination.

LE CANADA DEVIENT UN ACTEUR CLÉ POUR LES LANCEURS EUROPÉENS

Le choix du Canada par Isar Aerospace n’est pas anodin. Le pays, qui ne dispose pas encore de capacité de lancement autonome, cherche à développer sa souveraineté spatiale. L’arrivée de fusées européennes comme Spectrum pourrait combler ce vide jusqu’à ce que des acteurs canadiens développent leurs propres lanceurs. Maritime Launch Services, le développeur du site de Canso, souligne que cette collaboration est une étape importante pour le Canada, qui souhaite devenir un acteur majeur dans le secteur spatial. Les retombées économiques et technologiques pourraient être significatives pour la région.

L’EUROPE ACCÉLÈRE POUR ARIANE 6 AVEC DE NOUVELLES TECHNOLOGIES

Ariane 6, la fusée européenne lourde, entre dans une phase opérationnelle cruciale. Les améliorations apportées à son moteur Vinci, avec une poussée augmentée de 11 %, et l’introduction de boosters plus puissants (P160C) et d’une structure allégée, visent à rendre le lanceur plus compétitif face à la concurrence américaine. Le contrat signé avec Beyond Gravity pour 27 coiffes de charge utile confirme la volonté de l’Europe de maintenir sa présence sur le marché des lancements lourds. Ces avancées technologiques pourraient permettre à Ariane 6 de se positionner comme une alternative crédible aux fusées américaines, notamment pour les missions institutionnelles.

SPACEX : ENTRE DOMINATION ET DÉPENDANCE DES MARCHÉS PARTAGÉS

SpaceX domine désormais le marché des lancements spatiaux, avec plus de 10 700 satellites Starlink en orbite et une cadence de lancement record. Cependant, l’entreprise pourrait réduire ses activités de missions partagées, comme les missions Transporter, pour se concentrer sur ses propres projets, notamment Starlink et son futur centre de données orbital. Cette décision, si elle se confirme, pourrait créer un vide sur le marché des petits satellites, profitant à des concurrents comme Rocket Lab ou Isar Aerospace. La question reste ouverte : SpaceX parviendra-t-elle à maintenir son équilibre entre ses ambitions commerciales et ses besoins internes ?

LES FUSÉES RÉUTILISABLES : UNE RÉVOLUTION EN MARCHE

La réutilisabilité des fusées n’est plus une option, mais une nécessité pour rester compétitif. SpaceX a prouvé que cette approche fonctionne avec plus de 600 atterrissages réussis, tandis que d’autres acteurs comme Rocket Lab ou Blue Origin investissent massivement dans cette technologie. Les gains en termes de coûts et de fréquence de lancement sont colossaux. Cependant, cette révolution s’accompagne de défis techniques et logistiques. La maintenance des boosters réutilisés, la gestion des retours sur Terre et l’optimisation des procédures de lancement deviennent des enjeux majeurs pour l’industrie.

QUEL AVENIR POUR LES PETITS LANCEURS ?

Les petits lanceurs, comme la Vikram-1 indienne ou la Spectrum allemande, représentent une opportunité pour les pays et les entreprises qui souhaitent accéder à l’espace sans dépendre des géants américains ou européens. Ces fusées, moins chères et plus flexibles, pourraient démocratiser l’accès à l’orbite. Cependant, leur succès dépendra de leur capacité à attirer des clients et à prouver leur fiabilité. L’exemple de Rocket Factory Augsburg, qui tente un retour en grâce après un échec en 2022, montre que le chemin est semé d’embûches. Mais si ces acteurs parviennent à se stabiliser, ils pourraient redessiner la carte du secteur spatial.

CONCLUSION : 2024-2028, LES CINQ ANNÉES QUI VONT TOUT CHANGER

Les cinq prochaines années s’annoncent comme un tournant pour l’industrie spatiale. Entre la montée en puissance d’Ariane 6, les records de réutilisation de SpaceX, l’émergence de nouveaux acteurs comme Isar Aerospace et Blue Origin, et les innovations technologiques majeures, le paysage des lanceurs va profondément évoluer. Les satellites, les missions et même les business models vont s’adapter à ces changements. Une chose est sûre : la course à l’espace n’a jamais été aussi intense, et les prochains lancements seront déterminants pour savoir qui dominera le ciel dans les années à venir.

Sources :
  • Ars Technica

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