L’histoire des Mac Intel est celle d’une alliance qui a tout changé… puis tout cassé. Retour sur deux trahisons technologiques qui ont redéfini l’informatique moderne.

LA FIN D’UNE ÈRE : MACOS 27, DERNIÈRE MISE À JOUR POUR LES MAC INTEL

La sortie de macOS 27 à l’automne prochain ne marquera pas tout à fait la fin définitive des Mac Intel. Les derniers modèles capables d’exécuter macOS 26 Tahoe recevront encore des mises à jour de sécurité et de Safari pendant deux ans. Et la couche de compatibilité Rosetta, qui permet d’exécuter du code Intel sur les Mac Apple Silicon, devrait persister sous une forme ou une autre pendant encore un temps indéterminé. Mais macOS 26 restera bel et bien le dernier chapitre officiel de l’histoire des Mac Intel. Tout ce qui suivra ne sera qu’un épilogue.

L’IDÉE FOLLE QUI A TOUT DÉCLENCHÉ : UN MAC OS X POUR INTEL EN 2000

L’aventure Intel chez Apple ne commence pas avec la version 10.4.4 de Mac OS X, premier système commercialisé sur un Mac Intel. Pourtant, l’idée germe dès juin 2000 dans l’esprit de JK Scheinberg, un ingénieur Apple. Ce dernier cherche un projet solo pour travailler depuis chez lui et propose de porter Mac OS X, encore en Développement, sur des processeurs Intel. Dans un email envoyé à son supérieur, il écrit : « J’ai travaillé sur la plateforme Intel cette semaine pour faire fonctionner les continuations. J’ai trouvé ça intéressant et agréable, et si cette version Intel est quelque chose d’important pour nous, j’aimerais en discuter pour y travailler à plein temps. »

À l’époque, tous les Mac utilisent des processeurs PowerPC, co-développés par Apple, IBM et Motorola depuis 1994. Les premières versions de Mac OS X tournent sur des puces G3 et G4, tandis que le processeur 64 bits G5 est lancé mi-2003. Un portage de Mac OS X sur Intel n’est pas une nécessité absolue. Pendant un an et demi, le projet reste un simple hobby, baptisé « Marklar ».

« Si cette version Intel est quelque chose d’important pour nous, j’aimerais en discuter pour y travailler à plein temps. » — JK Scheinberg, 2000

POWERPC EN CRISE : APPLE CHERCHE UN SAUVEUR

Au début des années 2000, Apple rencontre d’énormes difficultés avec les processeurs PowerPC. Steve Jobs promet que la version desktop du G5 passera de 2 GHz à 3 GHz en un an, une promesse qui ne sera jamais tenue. Pire, IBM ne parvient pas à miniaturiser suffisamment le G5 pour l’intégrer dans un ordinateur portable. Tim Cook, futur PDG d’Apple, qualifiera un jour un MacBook G5 de « défi thermique de tous les records ».

Les tensions entre Apple et IBM sont réelles. Dans son livre sur Steve Jobs, Walter Isaacson raconte un appel houleux en 1997 où Jobs déclare que les puces PowerPC « suckent ». D’autres sources évoquent des rancœurs plus anciennes : selon Geoffrey Cain dans Steve Jobs in Exile, le passage d’Apple à PowerPC en 1994 aurait condamné le développement des puces m68k de Motorola, contribuant à la disparition du matériel NeXT déjà en difficulté.

IBM, de son côté, refuse d’investir massivement dans des puces réservées à une gamme de produits à faible volume. En 2003, Apple vend environ 3 millions de Mac, un chiffre qui ne représente qu’une infime partie du marché. Pour comparaison, les analystes estiment que 26 millions de Mac seront vendus en 2025.

INTEL À LA RESCOUSSE : PAUL OTELLINI CONVAINT JOBS

C’est Paul Otellini, alors patron d’Intel, qui convainc Steve Jobs de sauter le pas. Apple n’a pas besoin de repartir de zéro : le travail sur Marklar a déjà permis de compiler Mac OS X pour les deux architectures. En juin 2005, lors d’une présentation, Jobs annonce publiquement que chaque version de Mac OS X est désormais compilée pour PowerPC et Intel. « Et aujourd’hui, pour la première fois, je peux confirmer les rumeurs : chaque version de Mac OS X a été compilée pour PowerPC et Intel pendant les cinq dernières années. Au cas où. »

LE PREMIER MAC INTEL : UN PC DANS UNE COQUE DE POWER MAC G5

Le premier « Mac Intel » est en réalité un kit de transition pour développeurs, le Developer Transition Kit (DTK), disponible après la WWDC 2005. Il s’agit d’un PC basé sur un Pentium 4, logé dans le boîtier d’un Power Mac G5. Ce kit coûte 499 dollars par an pour un compte développeur, plus 999 dollars pour le matériel. Peu de ces kits ont survécu : Apple impose aux développeurs de les retourner d’ici fin 2006, avec la possibilité de les échanger contre un Mac Intel retail pour sceller l’accord.

Lors de la keynote WWDC 2005, Apple dévoile aussi la feuille de route de la transition. Mac OS X 10.5 Leopard sera compatible à la fois avec les Mac PowerPC et Intel. Une couche de compatibilité appelée Rosetta permettra d’exécuter la plupart des applications PowerPC en attendant que les développeurs publient des versions natives Intel, distribuables sous forme de binaires universels supportant les deux architectures. Cette méthode sera reprise presque à l’identique lors du passage à Apple Silicon quinze ans plus tard.

2006 : L’ÈRE INTEL COMMENCE AVEC L’IMAC ET LE MACBOOK PRO

Dès janvier 2006, Apple commence à livrer les premiers Mac Intel. Le nouveau iMac et le MacBook Pro, rebaptisé, remplacent respectivement l’iMac G5 et la gamme PowerBook. Extérieurement, ces machines sont presque identiques à leurs prédécesseurs PowerPC. Une stratégie que Apple réutilisera plus tard avec les premiers Mac Apple Silicon : « Peut-être que ces machines sont différentes à l’intérieur, mais ce sont toujours les Mac que vous connaissez et que vous aimez. »

Le premier nouveau design de l’ère Intel arrive plus tard dans l’année avec le MacBook, qui remplace l’iBook. Comme ce dernier, il est majoritairement en plastique blanc (une version noire existe, inexplicablement plusieurs centaines de dollars plus chère). Il utilise des processeurs Intel avec des graphiques intégrés, moins performants que les puces graphiques dédiées du MacBook Pro. Pourtant, ce portable devient un succès : c’est le laptop le plus répandu sur les campus universitaires de l’époque, juste derrière les « trucs cheap de Dell ».

LA TRANSITION ACCÉLÉRÉE : APPLE BASCULE TOUT EN 2006

Lors de la WWDC 2005, Jobs prédit que la transition vers Intel sera presque terminée d’ici fin 2007. En réalité, Apple achève le basculement dès août 2006 avec l’annonce du nouveau Mac Pro et du serveur Xserve basé sur Intel. « En regardant vers l’avenir, nous pouvons imaginer des produits incroyables que nous voulons construire pour vous, et nous ne savons pas comment les construire avec la feuille de route PowerPC actuelle », explique Jobs pour justifier le changement. Certains fans inconditionnels réagiront avec une déception disproportionnée.

Les premières années de l’ère Intel voient des mises à jour rapides et fréquentes. La première vague de Mac Intel revient temporairement à des puces 32 bits, un recul par rapport à l’architecture 64 bits du G5. Ce problème est résolu dès l’année suivante avec le passage aux processeurs Intel Core 2 Duo 64 bits. En 2007, Apple lance un iMac repensé en aluminium et verre, un design qui influencera encore aujourd’hui les produits Apple. Au début des années 2010, les GPU intégrés d’Intel s’améliorent rapidement, permettant les premiers écrans « Retina » haute résolution sur Mac.

LE MACBOOK AIR : LE CHEF-D’ŒUVRE IMPOSSIBLE SANS INTEL

Le fruit le plus savoureux du partenariat Apple-Intel est sans doute le MacBook Air. Pour ce premier modèle, Intel conçoit une version spéciale de son Core 2 Duo avec un boîtier 60 % plus petit, permettant à Apple d’intégrer un ordinateur portable entier dans une enveloppe en papier kraft. Le premier Air est en avance sur son temps : son disque dur tournant à 4 200 tours par minute le ralentit considérablement, et ses compromis semblent plus importants en 2008 qu’ils ne l’auraient été quelques années plus tard. Pourtant, le stockage SSD rapide devient rapidement une norme, et en quelques années, le MacBook Air devient le modèle de référence pour les ordinateurs portables. Intel a non seulement permis, mais encouragé cette évolution.

APPLE FABRIQUE SES PROPRES PROCESSEURS : L’ÈRE A-SERIES COMMENCE EN 2010

Apple commence à concevoir ses propres processeurs en 2010, en utilisant la technologie acquise lors du rachat de P.A. Semi en 2008. Les premières puces comme l’Apple A4 et A5 sont écoénergétiques et réactives sur iPhone et iPad, mais il est difficile d’imaginer qu’elles puissent évoluer suffisamment pour remplacer les processeurs Intel dans un MacBook, et encore moins dans un iMac ou un Mac Pro.

Pourtant, ces puces s’améliorent année après année, souvent de manière spectaculaire. Pendant ce temps, les problèmes s’accumulent chez Intel.

INTEL EN CRISE : LES ANNÉES 2010, UNE DESCENTE AUX ENFERS

À partir du milieu des années 2010, le modèle « Tick-Tock » d’Intel, qui alternait amélioration des performances et optimisation de la fabrication, commence à montrer ses limites. La société rencontre plus de difficultés que prévu pour maîtriser son procédé de fabrication 14 nm, et ses progrès stagnent pendant des années. Le procédé 10 nm, annoncé comme révolutionnaire, n’est commercialisé en volume qu’à la fin 2019. Pendant des années, Intel se contente de vendre des itérations améliorées de l’architecture Skylake de 2015, en 14 nm.

Ce n’est pas seulement le rythme des améliorations qui pose problème. François Piednoël, ancien ingénieur chez Intel, révèle que l’architecture Skylake est particulièrement buggée, et qu’Apple est devenu le principal rapporteur de bugs. « Fondamentalement, nos amis chez Apple sont devenus les principaux signalisateurs de problèmes dans l’architecture. Et ça s’est très, très mal passé. Quand ton client commence à trouver presque autant de bugs que toi, tu n’es plus sur la bonne voie. »

« Quand ton client commence à trouver presque autant de bugs que toi, tu n’es plus sur la bonne voie. » — François Piednoël, ancien ingénieur Intel

LA MÊME RAISON, 15 ANS PLUS TARD : APPLE REVIENT À SES PROPRES PROCESSEURS

Le passage de PowerPC à Intel en 2006 et celui d’Intel à Apple Silicon en 2020 répondent à la même logique : Apple cherche une feuille de route processeur plus attractive et le meilleur rapport performance par watt possible. Lorsque Intel était performant — entre le milieu des années 2000 et le milieu des années 2010, une décennie où Intel a excellé — Apple voulait en profiter. Ce n’est qu’après des années à observer Intel s’enliser que la firme de Cupertino a voulu s’en détacher.

La différence majeure ? En 2006, lorsque Apple a abandonné PowerPC, les processeurs grand public PowerPC avaient presque disparu. Intel, lui, continue de produire des processeurs. Nous — et Apple — pouvons donc encore voir ce qui aurait pu être si le passage à Apple Silicon n’avait jamais eu lieu.

LES PROGRES RECENTS D’INTEL : TROP LITTLE, TROP TARD

Certaines mises à jour d’Intel cette décennie sont prometteuses. La série Core Ultra 3, en particulier, est la plus compétitive depuis des années, avec des performances CPU, graphiques et une efficacité énergétique améliorées. Pourtant, face à la progression régulière et cohérente d’Apple, génération après génération, les avancées d’Intel ressemblent à une montagne russe cahotique : des rafraîchissements, des rebadges et des refontes architecturales à répétition.

LE TOUCH BAR : LE PREMIER SIGNE QUE LES PROCESSEURS INTEL NE SUFFISENT PLUS

Le premier « Mac Apple Silicon » n’est pas le M1 MacBook Air ou Mac mini de fin 2020, mais les MacBook Pro redessinés avec clavier papillon, sortis fin 2016. Ces modèles intègrent une technologie aujourd’hui abandonnée : le Touch Bar, une bande tactile au-dessus du clavier qui remplace la rangée de touches fonction par des boutons et curseurs dynamiques.

Pour faire fonctionner le Touch Bar, ces Mac intègrent une puce appelée Apple T1. Le T1 n’est pas une révolution : c’est essentiellement un processeur de montre Apple repensé pour piloter l’écran du Touch Bar et fournir aux Mac un Secure Enclave pour l’identification par empreinte digitale (Touch ID) et Apple Pay. Mais c’est un signe que les processeurs Intel ne répondent plus à tous les besoins d’Apple. Comme à l’époque PowerPC, la firme imagine des produits que son fournisseur de puces ne peut pas l’aider à construire.

Le T1 est suivi par le T2, basé sur la puce Apple A10, qui reprend les mêmes fonctions que le T1 tout en ajoutant des fonctionnalités de sécurité supplémentaires, un contrôleur SSD et des capacités de codage et décodage vidéo. Les T1 et T2 exécutent leur propre système d’exploitation, le bridgeOS. Le nom « bridge » fait référence à la communication entre les processeurs Intel des Mac et les coprocesseurs Apple. Mais rétrospectivement, on peut aussi y voir une métaphore : ces Mac étaient un pont entre l’apogée de l’ère Intel et l’arrivée imminente de l’ère Apple Silicon.

TIM COOK ANNONCE LA FIN D’INTEL : WWDC 2020, EN PLEINE PANDÉMIE

Tim Cook officialise la transition vers Apple Silicon lors de la keynote WWDC 2020, entièrement virtuelle en raison de la pandémie de COVID-19. Regarder cette vidéo aujourd’hui est étrange : même si la plupart des annonces majeures d’Apple sont désormais préenregistrées, les coupes sont bizarres et les présentateurs semblent incertains de ce qu’ils doivent faire de leurs mains. Pourtant, le message est clair : « Quand nous faisons des changements audacieux, c’est pour une raison simple et puissante. Pour que nous puissions créer de bien meilleurs produits. Quand nous regardons vers l’avenir, nous imaginons des produits incroyables, et la transition vers nos propres puces personnalisées est ce qui nous permettra de les concrétiser. »

LES PREMIERS MAC APPLE SILICON : M1 EN NOVEMBRE 2020

Les premiers Mac Apple Silicon et la puce M1 sont annoncés en novembre 2020. À partir de ce moment, les Mac Intel vivent sur du temps emprunté. La transition vers Apple Silicon prend plus de temps que le passage de PowerPC à Intel, mais Apple achève finalement le processus mi-2023.

Apple promet que les Mac Intel continueront d’être supportés « pendant des années ». La firme tient parole, même si les modèles Intel les plus récents reçoivent moins de mises à jour système que les anciens. Entre macOS 11 Big Sur en 2020 et macOS 26 Tahoe l’année dernière, Apple a sorti six versions de macOS compatibles avec les deux architectures. Tahoe ne supporte plus qu’une poignée de modèles Intel. Ces Mac recevront des mises à jour de sécurité et de Safari jusqu’à l’automne 2028. Puis l’ère Intel sera définitivement derrière nous.

« La transition vers nos propres puces personnalisées est ce qui nous permettra de concrétiser des produits incroyables. » — Tim Cook, WWDC 2020

POURQUOI APPLE A TRAHI INTEL… DEUX FOIS

Ce qui frappe dans l’histoire des Mac Intel, c’est qu’Apple a changé de processeur pour la même raison deux fois : chercher une feuille de route processeur plus attractive et le meilleur rapport performance par watt. Lorsque Intel était performant — entre le milieu des années 2000 et le milieu des années 2010, une décennie où Intel a excellé — Apple voulait en profiter. Ce n’est qu’après des années à observer Intel s’enliser que la firme de Cupertino a voulu s’en détacher.

La différence majeure ? En 2006, lorsque Apple a abandonné PowerPC, les processeurs grand public PowerPC avaient presque disparu. Intel, lui, continue de produire des processeurs. Nous — et Apple — pouvons donc encore voir ce qui aurait pu être si le passage à Apple Silicon n’avait jamais eu lieu.

ET SI INTEL N’AVAIT JAMAIS ÉTÉ ABANDONNÉ ?

Certaines mises à jour d’Intel cette décennie sont prometteuses. La série Core Ultra 3, en particulier, est la plus compétitive depuis des années, avec des performances CPU, graphiques et une efficacité énergétique améliorées. Pourtant, face à la progression régulière et cohérente d’Apple, génération après génération, les avancées d’Intel ressemblent à une montagne russe cahotique : des rafraîchissements, des rebadges et des refontes architecturales à répétition.

D’ailleurs, certains observateurs se demandent : et si Apple n’avait jamais quitté Intel ? Que serait devenu le Mac si les processeurs Intel avaient continué à évoluer comme prévu ?

LE VERDICT : APPLE A-T-EL AVOIR RAISON DE TOUT RECOMMENCER ?

Abandonner Intel en 2020 était un pari risqué pour Apple. Pourtant, jusqu’à présent, c’est la bonne décision. Les Mac Apple Silicon offrent une meilleure autonomie, des performances supérieures et une intégration logicielle-matériel bien plus fluide. Les développeurs bénéficient d’outils de compilation unifiés, et les utilisateurs profitent d’une expérience plus cohérente. Le passage à Apple Silicon a aussi permis à la firme de maîtriser totalement son destin technologique, sans dépendre des aléas d’un fournisseur externe.

L’histoire des Mac Intel nous rappelle une leçon simple : en technologie, rien n’est jamais gravé dans le marbre. Les alliances peuvent se briser, les feuilles de route peuvent changer, et les entreprises doivent parfois tout recommencer pour avancer. Apple l’a fait deux fois. Et aujourd’hui, nous en récoltons les fruits.

Abandonner Intel en 2020 était un pari risqué pour Apple. Pourtant, jusqu’à présent, c’est la bonne décision.
Sources :
  • Ars Technica

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